Poésie, Poésie pour enfant, Poésie pour la jeunesse, Textes classiques et modernes, Mémoire de la Shoah,
Il y a eu beaucoup de massacres au 20ème siècle, et beaucoup d'événements tragiques, mais la Shoah n'est pas un événement comme les autres. Dans le pays qui passait à l'époque pour le plus avancé d'Europe - voire du monde, et qui a mobilisé tous les moyens de la technique moderne dans ce but prioritaire, s'est produit l'événement central du vingtième siècle. Il est incompréhensible, mais sans lui, on ne comprendrait rien. C'est un événement décisif, une coupure qui a fait vaciller l'humain en tant que tel et dont aucune institution - politique, culturelle ou religieuse - n'est sortie indemne. Sa singularité est absolue. Arrivée en dehors de toute loi, la Shoah n'est ni visible, ni représentable, ni même racontable. Tout au plus peut-on la rendre lisible - et encore, cette lecture est soumise à des conditions irréductibles.
Après la Shoah, il n'y a plus que des survivants. Les souvenirs de ceux qui en ont réchappé se sont figés. On ne revient ni de la mort, ni de l'oubli, et ce qu'on peut en dire aujourd'hui, dans la présence, n'est qu'un simulacre - comme l'a exprimé l’immense film de Claude Lanzmann, Shoah, qui n'a montré du passé que ce qui est encore présent et a créé l'usage d'un mot. On ne peut la transmettre que comme un secret indicible. Et même si cette volonté de rester dans l'irreprésentable respecte, elle aussi, des normes instituées, il n'y a pas d'autre choix.
Un objet absolument autre ne peut être qu'absolument absent, absolument soustrait à l'esthétisation. Adorno l'a dit depuis longtemps : Plus de poésie après Auschwitz. Mais l'art doit-il se retirer ? Ou au contraire, n'y a-t-il que l'art qui, à sa façon (sans représentation) puisse prendre silencieusement la Shoah pour objet, justement parce qu'elle est irreprésentable ? Toute l'oeuvre de Paul Celan depuis sa Fugue de mort va dans ce sens.
On peut réagir à la Shoah par l'historiographie, en proposant des sytèmes d'explication plus ou moins rationnels, comme les Juifs eux-mêmes l'avaient fait pour d'autres persécutions comme l'expulsion d'Espagne. Mais l'explication rationnelle butera toujours sur un impossible.