Poésie, Poésie pour enfant, Poésie pour la jeunesse, Textes classiques et modernes, Mémoire de la Shoah,
Déjà publié le 24/09/2010
Texte enrichi de témoignages.
Illustration : Paul Delvaux
Les passantes
Je veux dédier ce poème
A toutes les femmes qu'on aime
Pendant quelques instants secrets
A celles qu'on connaît à peine
Qu'un destin différent entraîne
Et qu'on ne retrouve jamais
A celle qu'on voit apparaître
Une seconde à sa fenêtre
Et qui, preste, s'évanouit
Mais dont la svelte silhouette
Est si gracieuse et fluette
Qu'on en demeure épanoui
A la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage
Font paraître court le chemin
Qu'on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu'on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main
A la fine et souple valseuse
Qui vous sembla triste et nerveuse
Par une nuit de carnaval
Qui voulut rester inconnue
Et qui n'est jamais revenue
Tournoyer dans un autre bal
A celles qui sont déjà prises
Et qui, vivant des heures grises
Près d'un être trop différent
Vous ont, inutile folie,
Laissé voir la mélancolie
D'un avenir désespérant
A ces timides amoureuses
Qui restèrent silencieuses
Et portent encor votre deuil
A celles qui s'en sont allées
Loin de vous, tristes esseulées
Victimes d'un stupide orgueil.
Chères images aperçues
Espérances d'un jour déçues
Vous serez dans l'oubli demain
Pour peu que le bonheur survienne
Il est rare qu'on se souvienne
Des épisodes du chemin
Mais si l'on a manqué sa vie
On songe avec un peu d'envie
A tous ces bonheurs entrevus
Aux baisers qu'on n'osa pas prendre
Aux coeurs qui doivent vous attendre
Aux yeux qu'on n'a jamais revus
Alors, aux soirs de lassitude
Tout en peuplant sa solitude
Des fantômes du souvenir
On pleure les lèvres absentes
De toutes ces belles passantes
Que l'on n'a pas su retenir.
Antoine POL
Emotions Poétiques - 1918 -
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Emotions poétiques appartient à un recueil publié par Antoine POL à compte d'auteur, à 110 exemplaires (!), et que Brassens découvrit par hasard chez un bouquiniste en 1942.
Pour l’écouter, chantée par Georges Brassens :
Ci dessous, le témoignage de Bruno Antoine POL, Petit-fils de Antoine POL :
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Ce petit livre, édité par Antoine POL fin octobre 1918 à compte d’auteur à 110 exemplaires pour ses amis, a une histoire.
En effet, l’avant-veille de sa mort le 19 juin 1971, mon grand père savait déjà que son poème Les Passantes lui survivrait. Il était heureux malgré sa maladie et la mort qu’il savait proche. Il me dit : « - Moi j’ai écrit Les Passantes, toi tu les entendras chanter pour moi… » Je lui demandais la permission de rééditer son livre plus tard et lui en fis la promesse. 35 ans plus tard, je rencontrais les amis de Brassens à Vaison la Romaine, ceux-ci me demandaient de rééditer le livre à l’identique où figure le Poème, j’accédais à leurs désirs en 2005 . Les 600 volumes partirent comme une volée de moineaux, je dus faire une seconde réédition en avril 2011.
En 1944, Georges Brassens trouve ce recueil chez un bouquiniste de la Porte de Vanves et en le feuilletant découvre le poème, il achète le livre pour 2 ou 3 francs se privant d’un sandwich aux dires de René Fallet. Il se met alors aussitôt à écrire les premières notes de musique. Sa mélodie va le travailler jusqu’en 1964 et longtemps encore après. Les Passantes figurent dans les livres de Français de troisième et quatrième.
Une thèse a été écrite sur l’auteur. Et ce poème est traduit en plus de 18
langues grâce à la merveilleuse mélodie de Brassens. Il a 102 ans cette année car il fut composé en 1911.
Bruno Antoine POL
Petit-fils de Antoine POL