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Forain, peintre de la comédie humaine

#476    

 

Cet article a été écrit par Patrick Mandon en mai 2011 sur Causeur.fr. © Patrick Mandon. Avec son aimable autorisation. Qu'il soit ici chaleureusement remercié.


 

 

 

Forain, peintre de la comédie humaine 

Qu’espère-t-on de la contemplation d’un tableau ? Qu’elle nous permette d’éprouver de la sympathie pour « les efforts et les douleurs de la vie humaine »1 ? C’est possible. Qu’elle ouvre devant nous une faille, au fond de laquelle la beauté de l’œuvre nous retient de tomber ? C’est probable. Qu’elle expose le spectacle de notre humanité imparfaite ? C’est certain. Les peintres qui nous intéressent chercheraient donc le beau et le vraisemblable, augmentés de quelques traits, constitutifs de notre nature, que nous aimons ignorer ? La peinture, parmi tant d’autres objets, suivrait-elle la piste, qui mène aux origines du mal, et rejoint ses compagnons d’infortune, le rire et la compassion ?
Ah nous voilà bien ! Nous souhaitions partager un moment de plaisir avec le lecteur, et nous l’assommons d’emblée sous l’ennui d’une métaphysique de vieux jouisseur, sortant, accablé, d’un laboratoire d’analyses biologiques ! Bref, nous ressentions du bonheur et de l’accablement, l’autre matin, en sortant du Petit Palais, où nous avait été révélé le grand talent d’un peintre, que nous connaissions auparavant comme dessinateur : Jean-Louis Forain (1852-1931).

Il faut imaginer Paris, dans la seconde moitié du XIXe siècle. Louis-Napoléon Bonaparte, alors qu’il était prisonnier au fort de Ham (Picardie), démontra sa perspicacité politique, lorsqu’il rendit compte de l’état lamentable du prolétariat2, des ravages engendrés par la première révolution industrielle, de sa cruauté sociale, qu’il avait observés à Londres. Napoléon III ne tînt pas les promesses de Louis-Napoléon, idéaliste saint-simonien ; les grands travaux conduits par Haussmann, s’ils améliorent considérablement l’hygiène, favorisent la classe moyenne et la grande bourgeoisie. Cependant, contrairement à son homologue londonien, le lumpen parisien n’est pas systématiquement relégué dans l’atroce délabrement de taudis excentrés ; il réside souvent au cœur de la ville. Certes, il forme l’essentiel de ce qu’on nomme la « classe dangereuse », mais il se mêle, plus ou moins harmonieusement, à la population aisée. Et, la nuit, il n’en est point éloigné3.

Et Forain dans tout ça ? Nous revenons à lui par la misère et le vice

Paris est la grande cité « luciférienne », qui fascinait Baudelaire, où se forme un précipité de faste, d’ambition, de défi et d’audace. C’est à Paris que s’agrègent, en une confrérie éphémère et joyeuse baptisée « bohème », des jeunes gens parfois doués, souvent brillants. C’est à Paris que se concluent des affaires considérables, que naissent des scandales « panaméens ». C’est à Paris qu’une jolie femme, sortie du ruisseau, peut espérer finir ses jours dans un hôtel particulier de l’avenue des Champs-Élysées4. Mais c’est aussi dans le ruisseau de Paris que roulent les filles vouées aux servitudes. La ronde de l’amour tarifé tourne sans cesse ; sur le manège, les plus prisées sont les danseuses, vieillies « dans la connaissance des dépravations parisiennes »5, et, plus jeunes encore, plus tendres, à peine pubères, les petits rats de l’Opéra. Au foyer de la danse, les habitués mâles, souvent des messieurs prospères, viennent choisir leurs protégées, devant les mères, faussement attendries, et vraiment intéressées.

 

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Illustration :  Jean-Louis Forain. La confidence au bal

L’un de ces rats est passé à la postérité : Marie Van Goethem. Ses parents, immigrés de Belgique, se sont établis à Paris. La mère est blanchisseuse, le père taille des vêtements. Les deux Belges succombent à la funeste tentation de l’humanité : ils se reproduisent ! Trois filles naissent, Marie est la deuxième. Elle suit les cours de l’école de danse. Edgar Degas, l’un des « patrons » de l’impressionnisme, la choisit pour modèle de sa sculpture « Petite danseuse de quatorze ans », chef d’œuvre étrange : Marie y adopte la position des pieds dite quatrième, les bras dans le dos, le menton dressé, tendue, « offerte à tous en tout mignonne »6. Cette enfant triste subvient aux besoins de sa famille en se prostituant, avec le « soutien » de sa maman… Elle opère dans le IXe arrondissement, où Pigalle, au nord, et l’Opéra, au sud, attirent la grande débauche parisienne ; le premier, sur le mode populaire, le second, sous les ors et les stucs des cafés mondains du boulevard des Italiens. Marie, chassée de l’Opéra, disparaît : on perd sa trace sur le trottoir.

Dans les tableaux de Forain, comme dans ceux de Degas qui fut son initiateur, les hommes sont vêtus de noirs ; tels de gros insectes, ils tournent autour des ballerines, s’illusionnant de leur pouvoir de séduction physique. Grand bourgeois réservé, artisan raffiné de la révolution dans l’art, sensible à la misère sociale et par ailleurs réactionnaire, méprisant le spectacle de la nature, Degas voulut saisir l’élégance de ses contemporains, le mouvement de leurs corps dans l’espace urbain, la grâce des chevaux de course, la splendeur fugace d’une tête féminine inclinée… Il vient au foyer de la danse pour y analyser la technique du ballet. Plus voyou, plus féroce, Forain suggère le sordide commerce de concupiscence et de chair fraîche qui se tient dans ce temple laïque. 

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Illustration :  Jean-Louis ForainLe buffet, 1884

La biographie d’un homme comporte des zones d’ombre, et apporte son lot de déceptions à ses admirateurs, voire à ses proches. Celui que Rimbaud et Verlaine surnommaient Gavroche fut, lors de l’affaire Dreyfus, un antisémite virulent. Allié à Caran d’Ache, il fonda le journal Psst, où il dénonçait le « péril juif » avec un terrible entrain.

 

Cela ne doit pas vous décourager ; pressez le pas jusqu’au Petit Palais, un grand peintre vous y attend !

 

Jean-Louis Forain, La comédie parisienne, Petit Palais, Paris 75008. Jusqu’au 5 juin 

 

 

  1. John Ruskin, Les sept lampes de l’architecture 
  2. Louis-Napoléon Bonaparte, Extinction du paupérisme
  3. En passant, on notera qu’il aura fallu un maire et ses adjoints « socialisants », pour accélérer la désertion de la capitale française par sa population pauvre, voire par sa classe moyenne ! 
  4. telle Liane de Pougy, courtisane fameuse, née Anne-Marie Chassaigne : devenue princesse Ghika par mariage, elle s’éteint, dans la paix du Seigneur, sous le nom de Anne-Marie-Madeleine de la Pénitence (1869-1950) 
  5. Honoré de Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes
  6. Guillaume Apollinaire, Marizibill

lire ce que Patrick Mandon nous a déjà confié ici

 

 

 


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C
<br /> <br /> Oui, cher Jean-Michel, je savais cela pour certains des auteurs que vous citez, mais pas tous (Balzac, j'ignorais). On a beau savoir, c'est toujours le même coup porté bas, si bas ! On en reste<br /> toujours sans souffle et sans voix. Merci d'avoir pris le temps d'une réponse très cher Jean-Michel.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br />
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N
<br /> <br /> <br /> @Corinne<br /> Dans l’ article que nous sommes si heureux d’avoir publié ici, Patrick Mandon nous dresse un<br /> flamboyant tableau du Paris de la fin du XIXe, empli d’anecdotes qu’il sait si bien nous faire découvrir et partager. Son écriture, son style sont chaque fois une source d’émerveillement.<br /> Il nous initie à Forain, que nous ne connaissions pas, non sans omettre de nous révéler ses aspects sombres, qu’il souligne avec opiniâtreté en fin de portrait.<br /> <br /> <br /> Du philosophe grec Posidonius qui, il y a plus de deux mille ans, imaginait les ancêtres des juifs " dartreux et lépreux " jusqu'à l'abbé Pierre qui réactualise, sous forme d'antisionisme, la<br /> vieille fable du complot juif international, l'antisémitisme revêt des formes multiples à travers les lieux et les époques. Le Juif, ressemblant et pourtant différent, faisait peur. Circonstance<br /> aggravante : il voulait se démarquer, il refusait les multiples dieux des peuples qui l'environnaient. Avant l'ère chrétienne, Cicéron plaide déjà contre le judaïsme : " Religion incompatible<br /> avec l'éclat de notre Empire, la majesté de notre nom, les institutions de nos ancêtres ". Dès l'avènement du christianisme, l'antisémitisme prend une ampleur mystique. Chants, poèmes, homélies<br /> vouent le peuple " déicide " aux persécutions et dressent bien rapidement ma foi les murs des premiers ghettos. Avec le XIXe siècle, ces ghettos disparaissent lentement, la société s'ouvre.<br /> Aussitôt, certains auteurs délirent alors sur une imaginaire invasion juive ! L'antisémitisme prend les atours d'une répulsion viscérale (les frères Goncourt), d'une éructation de poncifs (Jules<br /> Verne), d'une accumulation de fantasmes (Honoré de Balzac), d'une fresque historique (Victor Hugo) ou d'une opposition artistique (Richard Wagner). On taira les écrivains contemporains tel Drieu,<br /> Céline etc... J’ai simplement cités quelques personnages, évitant soigneusement les citations tant certaines dissuaderaient de toute lecture. Désolé d’avoir  tardé, chère Corinne, à formuler<br /> une réponse. Merci de vos fidèles passages et...de vos questions directes ! <br /> <br /> <br /> <br />
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N
<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> @ Nadia, Corinne et Patrick,<br /> <br /> <br /> Grand merci pour vos contributions. Ne disposant pas de mon ordinateur le week-end,<br /> <br /> <br /> je vous répondrai dès mardi. Ecrire via un i-phone n’est pas une sinécure !<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> envoyé de mon i-phone<br /> <br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br /> Bien sûr Cher Patrick..<br /> <br /> <br /> Je connaissais un peu ce peintre que j'admirais sans savoir qu'il y avait cette ombre au tableau, ce qui me gâche toujours un peu la fête. Sinon, avant lui, il y eut Daumier, moins mondain sans<br /> doute, illustrateur au propre comme au figuré de "la Comédie Humaine".<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br />
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P
<br /> <br /> Chère Corinne,<br /> <br /> <br /> Au vrai, vous l'avez compris, l'antisémitisme ne « constitue » pas la manière de Forain. Forain est un grand peintre. Par ailleurs, il a démontré un virulent antisémitisme pendant l'«Affaire».<br /> L'un n'empêche pas l'autre, l'un ne fonde pas l'autre. Disons que l'antisémitisme lui a été une passion mauvaise, qui n'a pas affecté son talent, mais qui a souillé son œuvre (uniquement<br /> dessinée). Mais, je vous l'assure, le peintre est passionnant. Il démontre une technique supérieure, une belle audace, débarrassée d'affectation. C'est cela qui m'est apparu, et c'est ce que j'ai<br /> tenté de montrer. Je vous embrasse, belle Corinne brune.<br /> <br /> <br /> <br />
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C
<br /> <br />  Le peintre de l'hypocrisie bourgeoise..<br /> <br /> <br /> L'antisémitisme d'un peintre me gêne moins que celui d'un intellectuel. L'antisémitisme s'exprimant chez le commun des mortels par des mots, rarement par le pinceau.. Les mots d'un intellectuel<br /> renommé ont bien plus d'impact que ceux d'un peintre ou de n'importe quel quidam, ne trouvez-vous pas cher Jean-Michel ?<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br />
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