Poésie, Poésie pour enfant, Poésie pour la jeunesse, Textes classiques et modernes, Mémoire de la Shoah,
Une lectrice écrit à René CHAR :
Monsieur René CHAR,
Vos mots, vos poèmes, sont des flèches qui atteignent mon coeur et mon âme au plus profond. Le texte «L'éternité à Lourmarin», écrit pour Albert CAMUS, est la plus belle chose que j'aie jamais lue sur cet écrivain que j'aime infiniment et qui était votre ami. Ma première question est celle-ci: croyez-vous au hasard et plus particulièrement dans les rencontres que nous faisons ? Et puis, à quoi, selon vous, devons-nous le plus résister ?
Bon vent sous le mistral,
Geneviève
La réponse de René CHAR :
Chère Madame,
Je vous remercie de me confier l'archerie de votre sensibilité.
Madame, sachez que l'avenir est en liberté dans chaque ville et dans chaque campagne, sur chaque mer et dans chaque ciel. L'avenir vogue à l'aplomb de chaque être comme un ballon d'hélium, et l'être tire sur les ficelles comme il croit devoir le faire ou comme il lui est imposé de faire. L'homme sans avenir vit en pure perte.
Aussi, Madame, je pense qu'il n'est pas de hasard; ou plutôt ce que nous appelons «hasard» n'est que la somme de conjonctions plus ou moins heureuses, plus ou moins réelles mais infiniment nécessaires. Le jeu de l'inconscience émérite perturbe sans vergogne chaque univers respectable de nos contemporains. Cette inconscience est plus puissante que mille offrandes de l'imagination.
Le hasard, c'est l'inconscience de nous-mêmes jusque dans nos moindres actions; c'est l'incurvé au-delà de nous et au-delà des autres dans un présent-futur intangible demeuré futur où nos plus légères et indicibles actions peuvent se déployer en événements inouïs.
Nous rencontrons les gens que nous devons rencontrer, nous rencontrons les ouvrages que nous devons lire, nous rencontrons les épreuves que nous devons affronter parce que nos actions, notre inconscient les provoquent, les attirent et les élaborent. C'est un truisme mais il est évident que chacun de nous accueillerait différemment ces rencontres, et la manière avec laquelle elles sont accueillies induit leur latence et leur présence autour de nous. S'attendre au hasard l'ignore de fait. Être persuadé de l'aimantation des êtres et des choses le dénigre irréfutablement. Lorsqu'on attend le hasard d'une rencontre, on n'y croit déjà plus.
Sachons nous promener dans les vergers du hasard. Et planter les arbres luxuriants. Et cueillir les fruits luxurieux du hasard. Aidons aussi ceux que nous aimons à avoir le courage du hasard; les médiums plantent les plus riches arbres.
Quant à votre deuxième question, chère madame, j'ai toute ma vie cherché à y répondre. J'ai cru cent fois, surtout pendant la guerre, trouver l'impasse des réponses et pitoyablement arrêter net ma quête. Je crois maintenant que la grande réponse réside dans l'insondable trou noir de l'innommable où vomissent la trahison, l'agression, la vilénie, l'irresponsabilité et bien d'autres puanteurs émétiques que je nommerais avec frisson: la haine.
La haine conduit aux plus grandes folies, aux plus gros dysfonctionnements, à la plus impensable misère. Il faut résister à l'empire de la haine des autres sur nous et de nous sur les autres... Et je suis sûr qu'Albert acquiescerait.
Puisse le mistral souffler la haine. Et je vous souhaite, Madame, de toujours l'esquiver et de faire de belles rencontres.
René Char