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27 février 2015 5 27 /02 /février /2015 18:11

 

 

 

 

 

L'âme en fleur

 

 

 

Si vous n'avez rien à me dire,

Pourquoi venir auprès de moi ?

Pourquoi me faire ce sourire

Qui tournerait la tête au roi ?

Si vous n'avez rien à me dire,

Pourquoi venir auprès de moi ?

 

Si vous n'avez rien à m'apprendre,

Pourquoi me pressez-vous la main ?

Sur le rêve angélique et tendre,

Auquel vous songez en chemin,

Si vous n'avez rien à m'apprendre,

Pourquoi me pressez-vous la main ?

 

Si vous voulez que je m'en aille,

Pourquoi passez-vous par ici ?

Lorsque je vous vois, je tressaille:

C'est ma joie et c'est mon souci.

Si vous voulez que je m'en aille,

Pourquoi passez-vous par ici ?

 

 

 

 

Victor Hugo

Les Contemplations

 

 

 

 

Le poème de Victor Hugo, légèrement revisité, est délicieusement servi ici

par mademoiselle Françoise Hardy.

 

 

 

Enregistrement en studio, 2012.

 

 

 

 

Delvaux-Le-dernier-wagon-1975.jpg

... Si vous voulez que je m'en aille ...

 

Paul DELVAUX

Le dernier wagon

1975

 

 

 

 

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22 février 2014 6 22 /02 /février /2014 10:41

 

 

 

 

Tu viens d'incendier la Bibliothèque ?

 

- Oui.

J'ai mis le feu là.

 

- Mais c'est un crime inouï !

Crime commis par toi contre toi-même, infâme !

Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !

C'est ton propre flambeau que tu viens de souffler !

Ce que ta rage impie et folle ose brûler,

C'est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage

Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.

Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.

Une bibliothèque est un acte de foi

Des générations ténébreuses encore

Qui rendent dans la nuit témoignage à l'aurore.

Quoi! dans ce vénérable amas des vérités,

Dans ces chefs-d'oeuvre pleins de foudre et de clartés,

Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,

Dans les siècles, dans l'homme antique, dans l'histoire,

Dans le passé, leçon qu'épelle l'avenir,

Dans ce qui commença pour ne jamais finir,

Dans les poètes! quoi, dans ce gouffre des bibles,

Dans le divin monceau des Eschyles terribles,

Des Homères, des jobs, debout sur l'horizon,

Dans Molière, Voltaire et Kant, dans la raison,

Tu jettes, misérable, une torche enflammée !

De tout l'esprit humain tu fais de la fumée !

As-tu donc oublié que ton libérateur,

C'est le livre ? Le livre est là sur la hauteur;

Il luit; parce qu'il brille et qu'il les illumine,

Il détruit l'échafaud, la guerre, la famine

Il parle, plus d'esclave et plus de paria.

Ouvre un livre. Platon, Milton, Beccaria.

Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille

L'âme immense qu'ils ont en eux, en toi s'éveille ;

Ébloui, tu te sens le même homme qu'eux tous ;

Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;

Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître,

Ils t'enseignent ainsi que l'aube éclaire un cloître

À mesure qu'il plonge en ton coeur plus avant,

Leur chaud rayon t'apaise et te fait plus vivant ;

Ton âme interrogée est prête à leur répondre ;

Tu te reconnais bon, puis meilleur; tu sens fondre,

Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,

Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !

Car la science en l'homme arrive la première.

Puis vient la liberté. Toute cette lumière,

C'est à toi comprends donc, et c'est toi qui l'éteins !

Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints.

Le livre en ta pensée entre, il défait en elle

Les liens que l'erreur à la vérité mêle,

Car toute conscience est un noeud gordien.

Il est ton médecin, ton guide, ton gardien.

Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l'ôte.

Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !

Le livre est ta richesse à toi ! c'est le savoir,

Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,

Le progrès, la raison dissipant tout délire.

Et tu détruis cela, toi !

 

- Je ne sais pas lire.

 

 

 

 

 

Victor HUGO

L'année terrible, extrait VIII,

1872

 

 

Hugo écrit ce poème suite à l'incendie de la bibliothéque des Tuileries lors de la Commune de Paris en 1871.

 


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22 décembre 2013 7 22 /12 /décembre /2013 06:00

 

 

 

 

…Un des rares poèmes de Victor HUGO dans Les Contemplations où le deuil et la douleur ne sont pas exprimés.

 

 

 

 

 

Elle était déchaussée, elle était décoiffée...

 

 

 

 

Elle était déchaussée, elle était décoiffée,

Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ;

Moi qui passais par là, je crus voir une fée,

Et je lui dis : Veux-tu t'en venir dans les champs ?

 

Elle me regarda de ce regard suprême

Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,

Et je lui dis : Veux-tu, c'est le mois où l'on aime,

Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ?

 

Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive ;

Elle me regarda pour la seconde fois,

Et la belle folâtre alors devint pensive.

Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !

 

Comme l'eau caressait doucement le rivage !

Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,

La belle fille heureuse, effarée et sauvage,

Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.

 

 

 

Victor HUGO

Les Contemplations

 juin 1856

 

 

 

marilyn.jpg

 

 

...La belle fille heureuse, effarée et sauvage,

Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.

 

 


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13 juin 2013 4 13 /06 /juin /2013 10:50

 

 

 

 

…Un des rares poèmes de Victor HUGO dans Les Contemplations où le deuil et la douleur ne sont pas exprimés.

 

 

 

 

 

Elle était déchaussée, elle était décoiffée...

 

 

 

Elle était déchaussée, elle était décoiffée,

Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ;

Moi qui passais par là, je crus voir une fée,

Et je lui dis : Veux-tu t'en venir dans les champs ?

 

Elle me regarda de ce regard suprême

Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,

Et je lui dis : Veux-tu, c'est le mois où l'on aime,

Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ?

 

Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive ;

Elle me regarda pour la seconde fois,

Et la belle folâtre alors devint pensive.

Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !

 

Comme l'eau caressait doucement le rivage !

Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,

La belle fille heureuse, effarée et sauvage,

Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.

 

 

 

Victor HUGO

Les Contemplations

  juin 1856

 

Hugo- Marilyn    

 

...Elle était déchaussée, elle était décoiffée,

Assise, les pieds nus,...

 

marilyn.jpg

 

 

...La belle fille heureuse, effarée et sauvage,

Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.

 

 

 


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19 mai 2013 7 19 /05 /mai /2013 10:09

 

 

 

Tu peux, comme il te plaît, me faire jeune ou vieux. 

Comme le soleil fait serein ou pluvieux 

L'azur dont il est l'âme et que sa clarté dore, 

Tu peux m'emplir de brume ou m'inonder d'aurore. 

Du haut de ta splendeur, si pure qu'en ses plis, 

Tu sembles une femme enfermée en un lys, 

Et qu'à d'autres moments, l'oeil qu'éblouit ton âme 

Croit voir, en te voyant, un lys dans une femme. 

Si tu m'as souri, Dieu! tout mon être bondit! 

Si, Madame, au milieu de tous, vous m'avez dit, 

A haute voix: «Bonjour, Monsieur», et bas: «Je t'aime!» 

Si tu m'as caressé de ton regard suprême, 

Je vis! je suis léger, je suis fier, je suis grand; 

Ta prunelle m'éclaire en me transfigurant; 

J'ai le reflet charmant des yeux dont tu m'accueilles; 

Comme on sent dans un bois des ailes sous les feuilles, 

On sent de la gaîté sous chacun de mes mots; 

Je cours, je vais, je ris; plus d'ennuis, plus de maux; 

Et je chante, et voilà sur mon front la jeunesse! 

Mais que ton coeur injuste, un jour, me méconnaisse; 

Qu'il me faille porter en moi, jusqu'à demain, 

L'énigme de ta main retirée à ma main; 

-- Qu'ai-je fait? qu'avait-elle? Elle avait quelque chose. 

Pourquoi, dans la rumeur du salon où l'on cause, 

Personne n'entendant, me disait-elle vous? -- 

Si je ne sais quel froid dans ton regard si doux 

A passé comme passe au ciel une nuée, 

Je sens mon âme en moi toute diminuée; 

Je m'en vais, courbé, las, sombre comme un aïeul; 

Il semble que sur moi, secouant son linceul, 

Se soit soudain penché le noir vieillard Décembre; 

Comme un loup dans son trou, je rentre dans ma chambre; 

Le chagrin -- âge et deuil, hélas! ont le même air, -- 

Assombrit chaque trait de mon visage amer, 

Et m'y creuse une ride avec sa main pesante. 

Joyeux, j'ai vingt-cinq ans; triste, j'en ai soixante.                

 

Paris, juin 18... 

 

 

 

Victor Hugo 

Les Contemplations

Livre II, L’âme en fleur, VIII, 1856

 

 

 

lys--.jpg

(...)Du haut de ta splendeur, si pure qu'en ses plis, 

Tu sembles une femme enfermée en un lys, (...)

 

 

 

poete-sans-Ch.png

(...) Comme un loup dans son trou, je rentre dans ma chambre; ...
... Joyeux, j'ai vingt-cinq ans; triste, j'en ai soixante.
  

* Merci à l'une de nos lectrices pour l'envoi de ce poème de V.HUGO.
** Merci également à l'une de nos lectrises de nous avoir confié sa photo illustrant sa passion d'Ulysse



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5 janvier 2013 6 05 /01 /janvier /2013 07:09

 

 

 

Lorsque l'enfant paraît

 

Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille

Applaudit à grands cris.

Son doux regard qui brille

Fait briller tous les yeux,

Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,

Se dérident soudain à voir l'enfant paraître,

Innocent et joyeux.

 

Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre

Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre

Les chaises se toucher,

Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire.

On rit, on se récrie, on l'appelle, et sa mère

Tremble à le voir marcher.

 


J.M.FOLON

Jean-Michel FOLON

 

 

 

Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme,

De patrie et de Dieu, des poètes, de l'âme

Qui s'élève en priant ;

L'enfant paraît, adieu le ciel et la patrie

Et les poètes saints ! la grave causerie

S'arrête en souriant.

 

La nuit, quand l'homme dort, quand l'esprit rêve, à l'heure

Où l'on entend gémir, comme une voix qui pleure,

L'onde entre les roseaux,

Si l'aube tout à coup là-bas luit comme un phare,

Sa clarté dans les champs éveille une fanfare

De cloches et d'oiseaux.

 

Enfant, vous êtes l'aube et mon âme est la plaine

Qui des plus douces fleurs embaume son haleine

Quand vous la respirez ;

Mon âme est la forêt dont les sombres ramures

S'emplissent pour vous seul de suaves murmures

Et de rayons dorés !


 

delvaux-Les-vestales-1972.jpg 

Paul DELVAUX, les Vestales, 1972

 

 

Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies,

Car vos petites mains, joyeuses et bénies,

N'ont point mal fait encor ;

Jamais vos jeunes pas n'ont touché notre fange,

Tête sacrée ! enfant aux cheveux blonds ! bel ange

À l'auréole d'or !

 

Vous êtes parmi nous la colombe de l'arche.

Vos pieds tendres et purs n'ont point l'âge où l'on marche.

Vos ailes sont d'azur.

Sans le comprendre encor vous regardez le monde.

Double virginité ! corps où rien n'est immonde,

Âme où rien n'est impur !

 


Mere-et-enfant-Picasso.jpg

P.PICASSO, Mère et enfant, musée Picasso, Paris.

 

 

 

 

Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire,

Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,

Ses pleurs vite apaisés,

Laissant errer sa vue étonnée et ravie,

Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie

Et sa bouche aux baisers !

 

Seigneur ! préservez-moi, préservez ceux que j'aime,

Frères, parents, amis, et mes ennemis même

Dans le mal triomphants,

De jamais voir, Seigneur ! l'été sans fleurs vermeilles,

La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,

La maison sans enfants !

 

 

Victor HUGO

 

 

Mere-et-enfant-Tamara-de-lempicka.jpg

Tamara de Lempicka, Mère et enfant.

 

 

*   *   *

 

Illustre poème de Victor Hugo dont la relecture ne lasse jamais, Lorsque l’enfant paraît résonne noblement à nos oreilles  attendries en ces occasions. Il est donné aujourd’hui en l’honneur d’une de nos lectrices, fidèle depuis le création de ce blog, grand-mère illuminée pour la première fois il y a 48 heures. Nous lui souhaitons bonheur et longue vie ainsi qu’à sa nouvelle descendance.

 

 


 

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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 06:09

 

La rencontre de Causette et Marius

 

 

 

      ... Un baiser et ce fut tout ...

 

 

Elle lui prit une main et la posa sur son cœur. Il sentit le papier qui y était. Il balbutia :

— Vous m’aimez donc ?

Elle répondit d’une voix si basse que ce n’était plus qu’un souffle qu’on entendait à peine :

— Tais-toi ! tu le sais !

Et elle cacha sa tête rouge dans le sein du jeune homme superbe et enivré.

Il tomba sur le banc, elle près de lui. Ils n’avaient plus de paroles. Les étoiles commençaient à rayonner. Comment se fit-il que leurs lèvres se rencontrèrent ? Comment se fait-il que l’oiseau chante, que la neige fonde, que la rose s’ouvre, que mai s’épanouisse, que l’aube blanchisse derrière les arbres noirs au sommet frissonnant des collines ?

Un baiser, et ce fut tout.

Tous deux tressaillirent, et ils se regardèrent dans l’ombre avec des yeux éclatants.

Ils ne sentaient ni la nuit fraîche, ni la pierre froide, ni la terre humide, ni l’herbe mouillée, ils se regardaient et ils avaient le cœur plein de pensées. Ils s’étaient pris les mains, sans savoir.

Elle ne lui demandait pas, elle n’y songeait pas même, par où il était entré et comment il avait pénétré dans le jardin. Cela lui paraissait si simple qu’il fût là.

De temps en temps le genou de Marius touchait le genou de Cosette, et tous deux frémissaient.

 

Par intervalles, Cosette bégayait une parole. Son âme tremblait à ses lèvres comme une goutte de rosée à une fleur.

Peu à peu ils se parlèrent. L’épanchement succéda au silence qui est la plénitude. La nuit était sereine et splendide au-dessus de leur tête. Ces deux êtres, purs comme des esprits, se dirent tout, leurs songes, leurs ivresses, leurs extases, leurs chimères, leurs défaillances, comme ils s’étaient adorés de loin, comme ils s’étaient souhaités, leur désespoir, quand ils avaient cessé de s’apercevoir. Ils se confièrent dans une intimité idéale, que rien déjà ne pouvait plus accroître, ce qu’ils avaient de plus caché et de plus mystérieux. Ils se racontèrent, avec une foi candide dans leurs illusions, tout ce que l’amour, la jeunesse et ce reste d’enfance qu’ils avaient leur mettaient dans la pensée. Ces deux cœurs se versèrent l’un dans l’autre, de sorte qu’au bout d’une heure, c’était le jeune homme qui avait l’âme de la jeune fille et la jeune fille qui avait l’âme du jeune homme. Ils se pénétrèrent, ils s’enchantèrent, ils s’éblouirent.

Quand ils eurent fini, quand ils se furent tout dit, elle posa sa tête sur son épaule et lui demanda :

— Comment vous appelez-vous ?

— Je m’appelle Marius, dit-il. Et vous ?

— Je m’appelle Cosette.

 

 

Victor HUGO

Les Misérables

 

 

 

Munch-Le-baiser.jpg

Edvard MUNCH

Le baiser, 1897

 

 

 


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1 novembre 2012 4 01 /11 /novembre /2012 06:06

 

 

 

Jeanne était au pain sec...

 

Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir,

Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir,

J'allai voir la proscrite en pleine forfaiture,

Et lui glissai dans l'ombre un pot de confiture

Contraire aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma cité,

Repose le salut de la société,

S'indignèrent, et Jeanne a dit d'une voix douce :

- Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce ;

Je ne me ferai plus griffer par le minet.

Mais on s'est récrié : - Cette enfant vous connaît ;

Elle sait à quel point vous êtes faible et lâche.

Elle vous voit toujours rire quand on se fâche.

Pas de gouvernement possible. À chaque instant

L'ordre est troublé par vous ; le pouvoir se détend ;

Plus de règle. L'enfant n'a plus rien qui l'arrête.

Vous démolissez tout. - Et j'ai baissé la tête,

Et j'ai dit : - Je n'ai rien à répondre à cela,

J'ai tort. Oui, c'est avec ces indulgences-là

Qu'on a toujours conduit les peuples à leur perte.

Qu'on me mette au pain sec. - Vous le méritez, certes,

On vous y mettra. - Jeanne alors, dans son coin noir,

M'a dit tout bas, levant ses yeux si beaux à voir,

Pleins de l'autorité des douces créatures :

 -       Eh bien, moi, je t'irai porter des confitures.

 

 

VICTOR HUGO

L’art d’être grand-père

1877

 

 

En un autre temps, chaque soir à la télévision, vers 20h00, - eh oui ! - Jean-Marc Tennberg  récitait des poèmes... Ici,  L'art d'être grand-père :

 

 

 

 

 


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3 septembre 2012 1 03 /09 /septembre /2012 05:44

 

 

 

C'est la rentrée !... 


*    *    *  

 

      ... Quand Victor HUGO fait mine de s'énerver,

ça déménage ! 

Nuageneuf souhaite une fructueuse rentrée à tous les enseignants et à tous les élèves, en rêvant qu'à l'instar de Victor Hugo, tous fassent, chacun à sa manière, leur tempête personnelle au fond des encriers...

 

 




 

 

…Je fis une tempête au fond de l'encrier…

 

 

 hugo 

 

 Réponse à un acte d'accusation 

 

 

(...)

             Quand je sortis du collège, du thème,

Des vers latins, farouche, espèce d'enfant blême

Et grave, au front penchant, aux membres appauvris ;

Quand, tâchant de comprendre et de juger, j'ouvris

Les yeux sur la nature et sur l'art, l'idiome,

Peuple et noblesse, était l'image du royaume ;

La poésie était la monarchie ; un mot

Etait un duc et pair, ou n'était qu'un grimaud ;

Les syllabes, pas plus que Paris et que Londres,

Ne se mêlaient; ainsi marchent sans se confondre

Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf ;

La langue était l'Etat avant quatre-vingt-neuf ;

Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes ;

Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,

Les Méropes, ayant le décorum pour loi,

Et montant à Versailles aux carrosses du roi ;

Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,

Habitant les patois ; quelques-uns aux galères

Dans l'argot ; dévoués à tous le genres bas,

Déchirés en haillons dans les halles ; sans bas,

Sans perruque ; créés pour la prose et la farce ;

Populace du style au fond de l'ombre éparse ;

Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef

Dans le bagne Lexique avait marqués d'une F ;

N'exprimant que la vie abjecte et familière,

Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.

Racine regardait ces marauds de travers ;

Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,

Il le gardait, trop grand pour dire : Qu'il s'en aille;

Et Voltaire criait : Corneille s'encanaille

Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.

Alors, brigand, je vins ; je m'écriai : Pourquoi

Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ?

Et sur l'Académie, aïeule et douairière,

Cachant sous ses jupons les tropes effarés,

Et sur les bataillons d'alexandrins carrés,

Je fis souffler un vent révolutionnaire.

Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.

Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !

Je fis une tempête au fond de l'encrier,

Et je mêlai, parmi les ombres débordées,

Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées ;

Et je dis : Pas de mot où l'idée au vol pur

Ne puisse se poser, tout humide d'azur !

Discours affreux ! - Syllepse, hypallage, litote,

Frémirent ; je montai sur la borne Aristote,

Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.

Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,

Tous ces tigres, le Huns, les Scythes et les Daces,

N'étaient que des toutous auprès de mes audaces ;

Je bondis hors du cercle et brisai le compas.

Je nommai le cochon par son nom ; pourquoi pas?

Guichardin a nommé le Borgia ! Tacite

Le Vitellius ! Fauve, implacable explicite,

J'ôtai du cou du chien stupéfait son collier

D'épithètes ; dans l'herbe, à l'ombre du hallier,

Je fis fraterniser la vache et la génisse,

L'une étant Margoton et l'autre Bérénice.

Alors, l'ode, embrassant Rabelais, s'enivra ;

Sur le sommet du Pinde on dansait Ça ira ;

Les neuf muses, seins nus, chantaient la Carmagnole ;

L'emphase frissonna dans sa fraise espagnole ;

Jean, l'ânier, épousa la bergère Myrtil. (...)

 

 

 

V. Hugo

Réponse à un acte d'accusation. L'Aurore.

 Les Contemplations, Livre I, poème VII. -1834-

 

 



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11 mai 2012 5 11 /05 /mai /2012 05:39

 

 

Heureux anniversaire à celui qui déclame aujourd’hui encore ,

à l'âge de 91 ans, sans une hésitation,

ce poème mais tout également mille et un autres

- pour peu que son cœur brille –

en français, en latin et en grec. 

 

*          *          *

 

 

 

La conscience

 

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,

Echevelé, livide au milieu des tempêtes,

Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,

Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva

Au bas d'une montagne en une grande plaine ;

Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine

Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre, et dormons. »

Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.

Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,

Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres,

Et qui le regardait dans l'ombre fixement.

« Je suis trop près », dit-il avec un tremblement.

Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,

Et se remit à fuir sinistre dans l'espace.

Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.

Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,

Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,

Sans repos, sans sommeil; il atteignit la grève

Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.

« Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.

Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »

Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes

L'oeil à la même place au fond de l'horizon.

Alors il tressaillit en proie au noir frisson.

« Cachez-moi ! » cria-t-il; et, le doigt sur la bouche,

Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche.

Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont

Sous des tentes de poil dans le désert profond :

« Etends de ce côté la toile de la tente. »

Et l'on développa la muraille flottante ;

Et, quand on l'eut fixée avec des poids de plomb :

« Vous ne voyez plus rien ? » dit Tsilla, l'enfant blond,

La fille de ses Fils, douce comme l'aurore ;

Et Caïn répondit : « Je vois cet oeil encore ! »

Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs

Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,

Cria : « Je saurai bien construire une barrière. »

Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.

Et Caïn dit « Cet oeil me regarde toujours! »

Hénoch dit : « Il faut faire une enceinte de tours

Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle.

Bâtissons une ville avec sa citadelle,

Bâtissons une ville, et nous la fermerons. »

Alors Tubalcaïn, père des forgerons,

Construisit une ville énorme et surhumaine.

Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine,

Chassaient les fils d'Enos et les enfants de Seth ;

Et l'on crevait les yeux à quiconque passait ;

Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.

Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,

On lia chaque bloc avec des noeuds de fer,

Et la ville semblait une ville d'enfer ;

L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;

Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes ;

Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d'entrer. »

Quand ils eurent fini de clore et de murer,

On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre ;

Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !

L'oeil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.

Et Caïn répondit : " Non, il est toujours là. »

Alors il dit: « Je veux habiter sous la terre

Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;

Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »

On fit donc une fosse, et Caïn dit « C'est bien ! »

Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.

Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre

Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain,

L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn.

 

 

Victor Hugo

La Légende des siècles, 1859-1877

Seconde partie intitulée D'Eve à Jésus.

 

 

 

 

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...Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d'entrer. »...

 

 


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