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29 septembre 2013 7 29 /09 /septembre /2013 05:23

 

 

 

berliet_glc_2.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LES CONDUCTEURS DE POIDS LOURDS

 

Midi, Boulevard Saint Germain.

L'élégante foule défile, se promène, se guette. Que faire sous un masque ? Comment vivre sans aucun ongle cassé ?

Spleen aux terrasses des cafés, rêves aux affiches de cinémas, scepticisme aux rayons des immenses librairies, ennui mortel de la décadence.

Un énorme camion manœuvre pour tourner entre les devantures transparentes et les cuisses lustrées des longues autos.

Centimètre par centimètre, sous les regards désœuvrés mangeant derrière la façade de verre du restaurant végétarien, il tourne en marche arrière.

C'est impossible, jugent les regards blasés et les mains parasites, en attendant la toute petite jouissance, quand l'aile lustrée se froissera.

Le conducteur ne voit rien. Cela se passe loin derrière. Mais il regarde son camarade planté devant lui, qui le guide.

Les yeux dans les yeux, dans des visages de sculpture, sous des maillots laissant passer des muscles dorés et des poils noirs, l'un fondu à son engin, l'autre avec seulement les signes de ses pouces.

Centimètre par centimètre, les vingt tonnes reculent, passent et tournent.

Les pâles mains impuissantes regardent ces pouces aux ongles noirs et ces bras aux muscles vivants qui font surgir une autre dimension de l'intelligence.

 

Gabriel Cousin.

in Revue « Poésies », juillet 1970.

 

 

 

 

1950_Jaguar_XK120_34.jpg(...) et les cuisses lustrées des longues autos. (...)

 

Illustration: Jaguar XK120, année 195O

 

 

 

Gabriel Cousin, résumé d'un parcours pour le moins étonnant :

 

Né en 1918 à Droué (Loir-et-Cher), dans un milieu ouvrier, Gabriel Cousin entre à l’usine au Bourget comme apprenti métallurgiste dès l’âge de 13 ans, puis ajusteur jusqu’à 20 ans.

En outre, athlète de compétition, la guerre de 1939 stoppe une carrière sportive prometteuse. Il commande une section de mitrailleuse et reçoit la croix de guerre le 2 juin 1940, accompagnée d’une belle citation. Puis c’est la captivité en Autriche... Les épreuves qu’il traverse et la lutte sous l’Occupation à Paris à son retour du camp de travail déclenchent en lui un appétit de culture irréductible.

Jean-Marie Conty, polytechnicien et ingénieur à l’Aérospatiale, contribue à le « sortir de l’usine », et l’aiguille vers la création. Il suit des cours de danse avec Jean Séry, ex-danseur étoile de l’Opéra, et une formation de comédien avec Roger Blin (1907-1984), et Claude Martin.

Il rencontre Hélène qui deviendra son épouse et une « puissante inspiratrice ».

Après la Libération, il a pour charge l’organisation du sport dans les usines et fait partie d’une jeune troupe de théâtre « Les Compagnons de la Saint-Jean », qui conçoivent, mettent en scène et interprètent de grands spectacles en plein air, dans l’esprit de Jacques Copeau (1879-1949), à Chartres, Grenoble, Uriage, Le Puy, etc...

Venu à Grenoble avec cette troupe, pour deux mois, il y restera 33 ans. Il y rencontre Jean Dasté (1904-1994) metteur en scène et propre gendre de Copeau, travaille avec lui et sera de l’équipe créatrice de « Peuple et Culture », réseau d’associations d’éducation populaire, avec le sociologue Joffre Dumazedier (1915-2002). Il mène en parallèle ses activités de professeur d’éducation physique et sportive (de 1948 à 1963), d’entraîneur d’athlétisme et d’animateur culturel.

Il milite alors au Parti Communiste Français et avec René Dumont (1904-2001), contre la faim dans le monde et la bombe atomique.

En 1965, il devient Conseiller technique et pédagogique au Ministère de la jeunesse et des sports, pour la formation d’animateurs de théâtre et pour l’expression et la communication. Parmi ses élèves figurent par exemple André Dussolier, Georges Lavaudant et Ariel Garcia-Valdès. Jusqu’en 1980, des centaines de stagiaires passeront dans ses stages d’été renommés.

Après 1980, il continue d’animer des stages d’éveil à la créativité et à l’écriture poétique et dramatique.

Gabriel Cousin commence à écrire vers 1948, à 30 ans, des poèmes et des articles sur les rapports de la culture et du sport. Encouragé par Paul Léautaud (1872-1956), et Claude Roy (déjà évoqué ici), il publie son premier recueil chez Seghers : « La Vie ouvrière » (1950).

En 1952, il faut la rencontre décisive de Georges Mounin (1910-1993), universitaire, critique et linguiste, qui lui révèle son thème majeur, « L’Amour », et fait éditer chez Gallimard « l’Ordinaire Amour » (1958), qui recevra une critique unanime. Plusieurs recueils se succéderont comme « Nommer la peur » (1966), « Au milieu du fleuve » (1971), « Poèmes d’un grand-père pour de grands enfants » (1980), « Dérober le feu » (1998), « Portrait d’une femme, poèmes précédés de deux lettres inédites de Paul Léautaud » (2001).

En 1958, il écrit sa première pièce et joue la carte de la décentralisation théâtrale. « Le Drame de Fukuryu-Maru », œuvre qui dénonce le danger nucléaire, est programmée au théâtre national populaire en 1959 par Jean Vilar (1912-1971), mais sa création est retardée par la mort de Gérard Philippe, puis interdite jusqu’au vote de la force de frappe française ! C’est finalement Jean Dasté qui la crée en 1963. Suivront une quinzaine de pièces représentées en France et souvent aussi à l’étranger ; la plupart ont été diffusées sur France-Culture.

« Tourné vers le social avec lucidité et générosité, désireux de composer un théâtre à la fois de réflexion et d’enchantement (par la musique, la poésie, la danse), Cousin s’est penché sans didactisme sur les métiers aliénants, les horreurs de la radioactivité, la violence raciale, la faim, la vieillesse et la pauvreté. Il a tenté des formes nouvelles : marionnettes, oratorio pour la radio, théâtre total » (Michel Azama).

Gabriel Cousin a écrit plusieurs téléfilms diffusés sur France 3, notamment « La femme et l’enfant », avec Marie Dubois, ainsi que des poèmes télévisuels suggérant que « si Villon ou Victor Hugo ou Baudelaire vivaient aujourd’hui, ils écriraient sans doute aussi avec l’audiovisuel... »

On peut dire que son œuvre s’est affirmée sous le signe de la diversité : littérature érotique, livret d’opéra, poème télévisuel, conte pour enfants... Elle a fait l’objet de thèses de doctorat (Washington, Londres, New-York, Anvers, Budapest, etc...

Gabriel Cousin est chevalier de la Légion d’Honneur et Officier des Arts et Lettres, depuis 1985. Il est décédé en 2010.

 

 

 


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9 avril 2013 2 09 /04 /avril /2013 05:07

 

 

 

 

La chaleur de son corps

 

Je rêvais appuyé sur une table, lorsqu’elle vint par derrière et me prit dans ses bras.

La chaleur de son ventre sur mes reins, le moelleux de ses seins contre mon dos, le désir de ses mains sur ma poitrine m’envahirent.

Son souffle s’effilait sur ma nuque. Son cœur résonnait et se confondait avec le mien.

Nos corps devinrent vivants.

Bien plus tard, alors que le travail me harcelait, que la ville me piégeait et que la fatigue s’épanouissait comme une ivresse, je sentais encore son corps moulé au mien.

Cela me réchauffait sous la pluie comme un soleil posé sur mon dos. 


Gabriel COUSIN
Ces poèmes extraits de divers recueils sont inclus dans l'anthologie Dérober le feu
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12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 06:39

 

 

 

 

La Naissance

Trois fois trois jours la cloche des douleurs t’éveilla et ton visage prit la couleur qui m’avertissait. Toute ta chair se hâtait vers ce dernier travail.

L’éternel miracle était encore une fois à notre porte.

La grande poussée victorieuse libéra le poisson tout luisant de sa mère. Il était là, dangereux à tenir, et nous ne savions pas s’il était déjà lui ou encore nous.

C’est alors que nos yeux se reconnurent. Nous échangeâmes nos joies d’avoir mené la tâche, nos vigueurs d’avoir résisté à d’autres tentations, nos confiances de nous connaître.

Notre poisson restait là, endormi, après le grand effort de ses poumons et nous ne savions pas encore si son âme était arrivée.

 

Gabriel COUSIN

 

Ces poèmes extraits de divers recueils sont inclus dans l'anthologie Dérober le feu

 

 

dali-Enfant-geopolitique-observant-la-naissance-de-l-homme-.jpg

DALI

Enfant géopolitique observant la naissance de l'homme nouveau 


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16 février 2013 6 16 /02 /février /2013 05:48

 

 

 

 

LA JEUNE FILLE VIETNAMIENNE

Elle descend l’escalier d’un jardin.

Hier soir son ami est parti. Il est aussi jeune qu’elle. Il doit marcher dans la forêt, son barda sur la tête, l’oreille collée à la liberté.

Elle va. Déjà elle entend, comme des clochettes, les voix des enfants allongés sous les arbres, car l’école a été bombardée. Elle parlera aujourd’hui de la poésie française.

Quand les Français ne tueront plus, son ami reviendra parmi les fleurs.

Elle ne voit plus les fleurs, elle n’entend plus les enfants. Elle est lui. Elle l’aide à marcher, elle l’aide à souffrir, elle l’aide à revenir.

Gabriel COUSIN

Mai 1952

 

 

Jeune-fille-H-mong.jpg

 ©Etienne Musslin 02/06

 

JEUNE VIETNAMIENNE H'MONG

(Nord du Viêt Nam, près la frontière avec la Chine)


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13 novembre 2010 6 13 /11 /novembre /2010 00:44

 

 

NOTRE TANIERE

 

Entre les multiples tâches et notre

fatigue, nous introduisons la cérémonie

amoureuse.

 

Portes et fenêtres verrouillées, il

n’y a plus que notre silence.

 

Le désir irradie l’instant. Cristal il

s’insinue dans les fissures de l’heure.

 

Le feu jaillit métamorphosant la chambre.

Coupés de l’extérieur nous habillons nos

corps pour la nudité.

 

Les flammes nous prennent dans leurs

bras. Nos souffles s’harmonisent avec le

Requiem de Fauré.

 

Nous nous lavons de caresses. Elle déplie

ma chair. J’ouvre la sienne.

 

Une respiration marine nous soulève et

nous dépose, lustrés de nos salives, sous

les embruns d’étincelles.

 

Dans cette tanière, sous les lueurs, la

faille insérée dans le temps s’agrandit.

 

Paris n’est qu’un imperceptible point

dans l’espace.

 

Gabriel Cousin

 


 

Note : On peut relire un résumé de la vie de G.Cousin ici.

 




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12 novembre 2010 5 12 /11 /novembre /2010 10:41

 

LA GRANDE LIBRAIRIE.

 

Après avoir hésité longtemps, j’avais choisi la plus grande pour être moins remarqué. Jeune ouvrier, il m’avait fallu tant de courage pour oser entrer. 

 

Comme un voleur, j’achetai mon premier livre au rayon des occasions.

 

Je dérobais le feu.

Gabriel COUSIN - 1941 -
Cousin-Gabriel-portrait-W.jpg
Illustration : portrait de Gabriel Cousin

 

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