Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 décembre 2012 7 16 /12 /décembre /2012 06:41

 

 

Bonjour, monsieur Wiesel !   

 

Elie-Wiesel.jpg 

Elie WIESEL

 

(...)  Un jour que nous revenions du travail, nous vîmes trois potences dressées sur la place d'appel, trois corbeaux noirs. Appel. Les S.S. autour de nous, les mitrailleuses braquées : la cérémonie traditionnelle. Trois condamnés enchaînés - et parmi eux, le petit pipel, l'ange aux yeux tristes.

        Les S.S. paraissaient plus préoccupés, plus inquiets que de coutume. Pendre un gosse devant des milliers de spectateurs n'était pas une petite affaire. Le chef du camp lut le verdict. Tous les yeux étaient fixés sur l'enfant. Il était livide, presque calme, se mordant les lèvres. L'ombre de la potence le recouvrait.

        Le Lagerkapo refusa cette fois de servir de bourreau. Trois S.S. le remplacèrent.

        Les trois condamnés montèrent ensemble sur leurs chaises. Les trois cous furent introduits en même temps dans les nœuds coulants.

- Vive la liberté ! crièrent les deux adultes.

        Le petit, lui, se taisait.

- Où est le bon Dieu, où est-il ? demanda quelqu'un derrière moi.

        Sur un signe du chef du camp, les trois chaises basculèrent.

        Silence absolu dans tout le camp. A l'horizon, le soleil se couchait.

- Découvrez-vous ! hurla le chef de camp. Sa voix était rauque. Quant à nous, nous pleurions.

- Couvrez-vous !

        Puis commença le défilé. Les deux adultes ne vivaient plus. Leur langue pendait, grossie, bleutée. Mais la troisième corde n'était pas immobile : si léger, l'enfant vivait encore...

        Plus d'une demi-heure il resta ainsi à lutter entre la vie et la mort, agonisant sous nos yeux. Et nous devions le regarder bien en face. Il était encore vivant lorsque je passai devant lui. Sa langue était encore rouge, ses yeux pas encore éteints.

        Derrière moi, j'entendis le même homme demander :

- Où donc est Dieu ?

        Et je sentais en moi une voix qui lui répondait :

- Où il est ? Le voici - il est pendu ici, à cette potence...

        Ce soir-là, la soupe avait un goût de cadavre. (...)

 

Elie Wiesel

La Nuit, 1958

 

 

 

Originellement, le titre donné par Elie Wiesel était  Un di Velt Hot Geshvign 

(littéralement : Et le monde se taisait),

un témoignage en yiddish de sa déportation à Auschwitz-Birkenhau puis à Buchenwald, qui fut traduit/condensé en français sous le titre La Nuit.

 


Elie, diminutif de Eliezer, WIESEL est né le 30 septembre 1928 à Sighet en Roumanie. 

 

 


Partager cet article

Repost 0
Published by Nuageneuf nuageneuf - dans SHOAH
commenter cet article

commentaires

Nuageneuf 27/12/2012 10:14


 


Ci dessus, il s'agit d'un extrait de poème de Paul CELAN, on l'aura bien entendu compris.

Nuageneuf 27/12/2012 10:12


 


Chère Nadia,


 


Vous avez su formuler LA réponse à Endeuxmots, d'un hurlement muet, ce dont je me trouvais bien incapable...Je vous remercie. Trouver quelques mots là où il n'y en a pas.


Dans la source de tes yeux
 je


dérive et rêve de pillage.


 


Une nasse a capturé dans ses


mailles une nasse:
 nous nous


séparons enlacés.


Dans la source de tes yeux
 un


pendu étrangle la corde.


in Pavot et mémoire (1952) - extrait

Nadia 26/12/2012 04:05


Ce n'est pas exactement une anecdote. Même avec des guillemets. C'est un pipel qu'on pend. Mon enfant, votre enfant. Ce n'est pas épouvantable, l'épouvante elle-même avait déserté.

Nadia 26/12/2012 04:01


Que vous dire ? Deux mots n'y suffiront pas, mille pas plus. Bienvenue dans l'indicible. Juste envie de dépendre le pipel, l'envelopper de nos bras et lui chuchoter à l'oreille une chanson tendre
pour l'envoyer direct dans les nuages. Là où il aurait dû rester. Là où on ne pend pas les pipelei.

endeuxmots 18/12/2012 17:24


Ces "anecdotes" sont épouvantables. Pires que tout ce que ma naïveté pouvait imaginer. Le blog fournit-il une indication du nombre de personnes qui ont lu ce  billet ? Je lis tellement peu
de réactions.


Bien amicalement.


 

Nuageneuf enchanté 18/12/2012 16:09


 


Cher Endeuxmots,


 


Dans ce court extrait, Elie Wiesel fait état d'une pendaison de juifs parmi d'autres. Qui vouliez-vous donc qui tirât une balle ? Les nazis ? Allons, allons, plus la souffrance suintait plus ils
étaient ravis. Wiesel explique bien que tous les juifs devaient passer devant les cordes et regarder leurs frères pendus droits dans les yeux. Un des moyens de la solution finale consistait bien
à anihiler toute humanité en chaque juif. ILs étaient réduits à l'état de zombies, et encore le mot est faible. Lisez Wiesel, lisez Si c'est un homme de Primo Levi. Si vous le pouvez.


 


Aujourd'hui, en 1943, il y a donc juste 69 ans, partait de Bobigny le dernier convoi de l'année à destination de Auschwitz avec 850 juifs. 4 femmes et 22 hommes survivront jusqu'à libération en
45.


 


En 45, au camp de Schelmo, les juifs chargés par les nazis de démonter le camp pour ne pas laisser de traces sont assassinés par les SS. Ils trouvèrent original et distrayant de leur faire porter
des bouteilles sur la tête et mitraillaient au fur et à mesure ceux qui la laissait tomber.


De telles "anecdotes" se comptent par milliers. Vous avez dit "indicible" ? 


 


Amitiés.

endeuxmots 18/12/2012 14:50


Et pendant tout ce temps, il n'y eut personne pour tirer sur les pieds de ce pauvre gosse ou pour l'achever d'une balle. Horrible. Sommet d'inhumanité.

Présentation

  • : nuageneuf.over-blog.com
  • : Poésie, Poésie pour enfant, Poésie pour la jeunesse, Textes classiques et modernes, Mémoire de la Shoah,
  • Contact

Recherche

Pages