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12 mai 2013 7 12 /05 /mai /2013 09:13

 

 

 

Quatre-vingt-dix ans


Le soleil s'infiltre dans sa chambre

Elle sent la douleur de ses membres

Lui rappeler dès le premier mouvement

Qu'elle a déjà quatre-vingt-dix ans

 

 

Quatre-vingt-dix ans déjà

Elle se lève, s'appuie sur son bras

Sur lequel subsiste une marque bleue

Matricule soixante mille quarante-deux

 

 

Dans son quartier ils l'appellent tous Mamie

Les commerçants sont presque ses amis

C'est de loin la vieille la plus respectable

Ils aiment savoir leurs produits sur sa table

 

 

La journée passe entre action et ennui

Puis elle s'allonge gracieusement sur son lit

En allumant machinalement

Son poste de télévision

 

 

On ne peut pas dire qu'elle est fan de tout ça

Mais le soir elle aime entendre des voix

De temps en temps elle apprend quelque chose

Et les banalités la reposent

 

 

Mais ce soir ce n'est pas pareil

Elle ose à peine se fier à ses oreilles

Un "politique" joue l'historien pressé

Qualifiant de détail son lourd passé

 

 

Mais de quel détail peut-il bien parler

Etaient-ce les femmes qu'on entendait hurler

Les étoiles jaunes cousues sur les chemises

Les enfants fusillés, la fumée grise

 

 

C'était à l'aube de ses trente-cinq ans

C'était à l'aube de son troisième enfant

Une nouvelle ère inondait la Nation

Basée sur le crime et l'humiliation

 

 

Mais de quel détail peut-il bien s'agir

Et que peut-il nous arriver de pire

Que l'on soit victime ou bourreau

La honte nous poursuivra jusqu'au tombeau

 

 

Elle revoit toute sa vie en un instant

Le bonheur brisé d'une génération

Les droits perdus retrouvés peu à peu

L'oubli des imbéciles et des envieux

 

 

Elle revoit toute sa vie comme un outrage

L'homme qu'elle aimait, partir dans un nuage

Ses enfants grandir dans la peur

Sa descendance étouffer sa rancœur

 

 

Puis elle se sent céder, elle veut mourir

Ne plus survivre, ne plus entendre dire

Que six millions de vies assassinées

Ne sont qu'un détail du passé

 

 

Elle n'entend pas la clé dans sa serrure

Dans sa tête ne résonne que l'injure

Elle n'entend pas les pas dans son couloir

Elle ne voit pas les trois vieillards

 

 

Pourtant ils sont bien là et ils l'appellent

Pourtant ils crient pour qu'elle revienne à elle

Trois hommes épargnés par le temps

Trois hommes aux cheveux gris, qui crient "Maman"

 

 

Maman, bats toi, il faut que tu respires

Maman, trouves vite quelque chose à dire

Fais nous un signe, il faut que tu reviennes

Ne te laisses pas tuer, parle ! peine !

 

 

Maman tu as encore beaucoup à faire

Dis à ton cœur de battre toute sa colère

Maman, surtout, faut pas pleurer

C'est juste un con qui passe à la télé

 

 

Maman, regarde nos enfants

Ils sont sortis d'Egypte y a trois mille ans

Et chaque année ils rendent encore hommage

A leurs ancêtres victimes de l'esclavage

 

 

Nos petits enfants sont là pour te fêter

C'est leur surprise, ils t'attendent à côté

Ne nous laisse pas un sentiment amer

Le jour de ton anniversaire

 

 

Quatre-vingt-dix ans déjà

Une force à défier des soldats

Elle se redresse sous les yeux ébahis

De Jonathan, David et Jérémie

 

 

Elle serre ses fils, puis elle se met debout

Plus rien ne compte à part ce rendez-vous

Avec plus de cinquante garçons et filles

Sa plus grande valeur, sa famille...

 

 

Il y a Daniel, et Esther, sa petite sœur

Qui savent leurs dix commandements par cœur

Joseph, Sarah, Noémie et Simon

Petits gardiens d'une grande tradition

 

 

Et puis, bien sûr, Julie et Nicolas

Rémy, Lucie, Gilles et Alexandra

Les petits derniers nés d'un mariage mixte

Qui ne seront jamais négationnistes

 

 

Car il connaissent parfaitement leur histoire

Car chacun d'eux est un bout de mémoire

Malgré leur âge ils ont beaucoup souffert

A travers les souvenirs d'une grand-mère

 

 

Elle pose ses mains sur chacune de leur tête

Les yeux troublés, le cœur en fête

Ils chantent son nom et quand viendra la nuit

Chacun ira l'embrasser dans son lit

 

 

Le soleil illumine sa chambre

Elle sent la douleur de ses membres

Disparaître dès le premier mouvement

Malgré le poids des quatre-vingt-dix ans

 

 

Le matricule soixante mille quarante-deux

Vivra encore une décennie ou deux

Portant au bras jusqu'au dernier voyage

Comme une preuve, son tatouage

 

 

Face au cyclope et sa troupe de paille

Elle sera là comme un dernier détail

Bravant les faux et les contorsionnistes

Elle sera là, Perfectionniste...

 

 

 

Stéphane SOLOMON

 

 

Printemps-a-Bergen-Belsen.jpg

René BAUMER

Printemps à Bergen-Belsen, 1965

Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon)

 


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Published by Nuageneuf nuageneuf - dans Poèmes à Lyre
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