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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 05:04


 

À MONSIEUR GASTON CALMETTE


Comme un témoignage de profonde et affectueuse reconnaissance.

Marcel Proust.


Première partie


Combray


I


Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le temps de me dire : « Je m'endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu'il était temps de chercher le sommeil m'éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ; je n'avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j'étais moi-même ce dont parlait l'ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n'était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d'une existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, j'étais libre de m'y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et j'étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j'entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins éloigné, comme le chant d'un oiseau dans une forêt, relevant les distances, me décrivait l'étendue de la campagne déserte où le voyageur se hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin qu'il suit va être gravé dans son souvenir par l'excitation qu'il doit à des lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.


J'appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l'oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C'est l'instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur ! c'est déjà le matin ! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours. L'espérance d'être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas ; les pas se rapprochent, puis s'éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. C'est minuit ; on vient d'éteindre le gaz ; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède.


Je me rendormais, et parfois je n'avais plus que de courts réveils d'un instant, le temps d'entendre les craquements organiques des boiseries, d'ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l'obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je n'étais qu'une petite partie et à l'insensibilité duquel je retournais vite m'unir. Ou bien en dormant j'avais rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et qu'avait dissipée le jour – date pour moi d'une ère nouvelle – où on les avait coupées. J'avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j'en retrouvais le souvenir aussitôt que j'avais réussi à m'éveiller pour échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution j'entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner dans le monde des rêves.

 

 

Marcel PROUST

Du côté de chez Swann

 

 

Un excellent document sur Marcel Proust

©ARTE, 1992

 

 

 

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Published by Nuageneuf nuageneuf - dans PROUST Marcel
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commentaires

Cédric 22/05/2013 14:35


 


Axel >  Pourquoi "comme un béta" ?   Moi je prononce "InSSipit" et je continurai de le faire ! ;-)


 


Je viens de lire les quatre pages de discussion à ce sujet sur ce forum (
d'ailleurs voilà un mot qui vient du latin et qu'on ne prononce pas pour autant "foroum" ;-) )  et le débat est loin d'être tranché, ou disons que les deux prononciations se disent.  (
Les dicos que j'ai consultés (larrouse, petit robert)  indiquent d'ailleurs tous : " /ɛ̃.si.pit/" )


 


Bref, selon moi, vous ne prononciez absolument pas ce mot "comme un béta" et votre fille ne vous a pas remis "à votre place", elle vous a simplement
appris une autre prononciation du mot ! ;-)


 


Bien à vous.

Nuageneuf 21/05/2013 17:11


 


Chère Célestine,


 





La phrase la plus célèbre de la littérature française. Qu’est-ce qui fait une phrase ? Longtemps. Une phrase, cet assemblage de presque rien, de quelques mots. Huit
mots. Comment ce rien fait de choses simples peut-il tout dire ? Cette phrase peut-elle dire l’intégralité du roman ?


Je lis, j’écoute, j’entends cette phrase et je me demande si je dois poursuivre ma lecture ? Ne contient-elle pas tout ? Longtemps. Je me suis couché. De bonne
heure. Pas Il y a longtemps. Pas pendant longtemps. Seulement longtemps. C’était quand ? Un temps passé, étendu et révolu, je me couche tard désormais, j’ai vieilli. Avec le temps. Ferré résonne
comme Proust. Cette recherche commence là, il y a longtemps, quand je me couchais de bonne heure.


Lire cette première phrase sans même lire la deuxième : Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : «
je m’endors ». D’une phrase rejaillit le temps tout comme pour lui... tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. Les voix, la lumière, l’absence, les
invités, la nuit. Quoi d’autre encore ? Que, peut-être, je ne veux pas voir.


Longtemps, je me suis couché de bonne heure, c’est l’infinie somme de détails d’une vie qui surgit d’une phrase elle-même tirée du néant. Des mots se posent, et les
sensations comme des fantômes en errance s’accrochent à mon esprit. ... Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus
frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre , à espérer, sur la ruine
de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. Mon odeur, les mots, ma saveur, longtemps je me suis couché de bonne heure. Huit
mots et j’ai le vertige. Comment dire autrement les passés, les nôtres, et comment saisir la raison de cette plongée profonde dans les méandres des souvenirs, supposés, racontés, réels ou
fabriqués, comment comprendre l’écho que suscite cette phrase ? Première page, premiers mots, et c’est un voyage dans le temps, un voyage interminable, ne cessant de s’allonger, à la recherche du
temps perdu...


 



Nuageneuf 21/05/2013 17:03


 


Cher Axel,


 


On pouvait et on peut toujours trouver sur Nuageneuf cet article sur les Incipit. pubié en date du 11/12/2011.


 


Cordialement.



Axel 21/05/2013 16:35


Ah, ces incipits fameux…


Longtemps, comme un béta, j’ai prononcé [inSSipit], jusqu’à ce que ma fille me remette en place : « [inKipit] papa ! »


 


J’aime beaucoup ceux-là : 


 


« Aujourd’hui, Maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »


« C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar. »


« Ça a débuté comme ça »


« Je hais les voyages et les explorateurs »


« Appelez-moi Ismaë l»


 


Mais n’allons pas en faire tout un plat. 


(Je me rends compte qu’il serait bien, d’ailleurs, de commencer une nouvelle par « [inKipit] papa ! »)

Celestine 20/05/2013 18:47


Pour lire ce roman magnifique, il a fallu que je me fasse violence pour passer par-dessus cet incipit en forme de punition. En effet, me coucher de bonne heure est une chose que je considérerais
un peu comme un supplice si on m'y obligeait encore maintenant,  comme lorque j'étais enfant et que, déjà, je lisais sous mes draps avec une lampe de poche... 


Heureusement, j'ai passé l'âge des jeunes filles en fleurs et je n'en fais qu'à ma tête!

Nuageneuf 20/05/2013 12:33


 


Cher Chêne des petits matins pluvieux,


 


Merci. Le moins qu'on puisse dire est qu'on ne prend pas de grand risque en donnant Proust ou Arte ! 


 


 


 


 


 

Le chêne lecteur 20/05/2013 07:38


Excellent, en effet.

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