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13 avril 2013 6 13 /04 /avril /2013 05:04

 

 

 

 

-Combray-

 


    

  Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et des mondes. Il les consulte d'instinct en s'éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu'il occupe, le temps qui s'est écoulé jusqu'à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin après quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son réveil, il ne saura plus l'heure, il estimera qu'il vient à peine de se coucher. Que s'il s'assoupit dans une position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l'espace, et au moment d'ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m'étais endormi, et quand je m'éveillais au milieu de la nuit, comme j'ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j'étais ; j'avais seulement dans sa simplicité première, le sentiment de l'existence comme il peut frémir au fond d'un animal ; j'étais plus dénué que l'homme des cavernes ; mais alors le souvenir - non encore du lieu où j'étais, mais de quelques-uns de ceux que j'avais habités et où j'aurais pu être - venait à moi comme un secours d'en haut pour me tirer du néant d'où je n'aurais pu me sortir tout seul ; je passais en une seconde par dessus des siècles de civilisation, et l'image confusément entrevue de lampes à pétrole, puis de chemise à col rabattu, recomposaient peu à peu les traits originaux de mon moi.

 

 

Valentin Louis Georges Eugène Marcel PROUST

Du côté de chez Swann

 

 

 

Caillebotte.jpg

 

Gustave CAILLEBOTTE

Portraits à la campagne, 1876

(peut-être l'ambiance à Combray ?)

 




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Published by Nuageneuf nuageneuf - dans PROUST Marcel
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Nuageneuf 14/04/2013 16:41


 


Chers Endeuxmots et Axel,


 


Désolé de n'avoir pu vous répondre. Je reviens tantôt.

Axel 13/04/2013 08:49


"Univers où on avait le temps. Le temps de vivre, le temps d'observer et de sentir, le temps d'écrire ensuite"


 


Oui, pour une infime minorité snas doute ; Les autres ils étaient aux champs, à la mine ou dans l'usine. Quinze par jour.

Endeuxmots 08/04/2013 19:51


Univers où on avait le temps. Le temps de vivre, le temps d'observer et de sentir, le temps d'écrire ensuite, et celui de lire en savourant tous ces instants du temps passé, perdu diront
certains. Revienne ce temps.

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