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3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 06:04

 

 

 

 

 

    Le vieil Eguchi en était venu, dans cette maison, à penser que rien n’était plus beau que le visage insensible d’une jeune femme endormie. N’était-ce pas la suprême consolation que ce monde pouvait offrir ? La plus belle femme ne saurait dans le sommeil dissimuler son âge. Un jeune visage est agréable dans le sommeil, même si la femme n’est pas une beauté. Peut-être aussi ne choisissait-on dans cette maison que des filles agréables à voir dans leur sommeil. Eguchi se contentait de contempler de tout près le petit visage, et il lui semblait que sa propre vie et ses mesquins soucis de tous les jours se dissipaient mollement. Il suffirait sans aucun doute de prendre le somnifère et de s’endormir dans cet état d’esprit pour jouir de cette nuit bénie, mais le vieillard paisiblement tenait les yeux clos et restait immobile. Cette fille déjà lui avait permis de se ressouvenir de la femme de Kôbe, et il lui semblait qu’elle devait encore lui accorder quelque autre souvenir, dont le sommeil risquait de le frustrer.

    L’intuition subite que la jeune femme de Kôbe s’était, dès le retour de son mari après deux ans d’absence, trouvée enceinte, et le sentiment que cette intuition devait de toute nécessité être conforme à la réalité, s’était imposés au vieillard qui ne parvenait plus à s’en défaire. Son aventure avec Eguchi ne pouvait, pensait-il, avoir infligé ni honte ni souillure à l’enfant porté et mis au monde par elle. Le vieillard ressentait comme une bénédiction sa grossesse et son accouchement, dès lors qu’il les tenait pour certains. En cette femme vivait et se mouvait une jeune vie. Pour lui, c’était comme si, à cet instant, on lui avait fait connaître sa propre vieillesse. Mais pourquoi cette femme s’était-elle docilement abandonnée, sans répulsion ni réticence ? Comme si le vieil Eguchi n’avait pas vécu près de soixante ans déjà. Il n’y avait chez cette femme rien de vénal, ni rien de frivole. Eguchi s’était senti avec elle moins coupable en tout cas que là, dans cette maison, étendu aux côtés de la fillette endormie d’un sommeil suspect. Jusqu’à sa façon de se hâter, le lendemain matin, fraîche et dispose, pour retourner chez elle auprès de ses petits enfants, que le vieillard avait appréciée en la regardant de son lit. La pensée qu’il se pouvait qu’elle fût pour lui sa dernière femme jeune la lui avait rendue inoubliable, mais peut-être elle non plus n’avait-elle oublié le vieil Eguchi. Sans qu’ils en eussent été profondément blessés ni l’un ni l’autre, et dussent-ils en garder le secret toute leur vie, ni l’un ni l’autre sans doute n’oublierait jamais.

    Il était étrange malgré tout que, parmi les « Belles endormies », ce fût la petite apprentie qui eût, en ce moment, suscité chez le vieillard le souvenir distinct de la femme de Kôbe.

 

 

Yasunari Kawabata, Les Belles Endormies眠れる美女

Prix Nobel de littérature en 1968

(1899-1972)

 

 

 

 

Kawabata.jpg

 

Les Belles Endormies sont disponibles en poche. Une édition luxueuse mais abordable reste disponible chez Frédéric Clément. 

 

Kawabata-2.jpg

 

 

 


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Published by Nuageneuf nuageneuf - dans Poèmes à Lyre
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commentaires

Nuageneuf 03/11/2012 15:50


 


Je crains, cher endeuxmots, qu'il faille lire ce livre (5€ en poche) pour que vous ayez votre réponse
personnelle. 


 


Ajout : à lire de Kawabata (en vrac et au fil de ma pensée)


Pays de neige,


La danseuse d'Izu,


Chroniques d'Asakusa,


Tristesse et beauté,


Le lac,


Kyoto,


etc...

Nuageneuf 03/11/2012 15:44


Chère Christine,


 


Le lien "cadeau" ne fonctionne pas. Désolé. Allez sur le site de Fnac.com où il semble disponible. Bien à vous.


 


"Ce qui entraîne l'homme dans le "monde des démons", c'est bien,
semble-t-il, le corps de la femme." in Les belles endormies

Nuageneuf 03/11/2012 15:33


Merci beaucoup de votre témoignage, chère Christine, et du partage de Kawabata. Assurément, Kawabata nous
entrouvre les portes coulissantes des mystères et secrets ancestraux du fascinant monde asiatique dont l'évanescence est telle, pour nos âmes européennes, qu'alors qu'on croit effleurer un temps
un bout d'aile de papillon, celui-ci est déjà envolé.


Voilà pourquoi vous écrivez à juste raison "lu et relu".


 


ps


a) la version de luxe que j'évoque vaut vraiment la peine d'être acquise. C'est un superbe cadeau à se faire puis, selon ses moyens, à faire...


b) sauf erreur de ma part, la première fois que vous m'avez écrit, vous regrettiez qu'il manquât Pessoa dans les poètes que je publie. Il m'a fallu beaucoup de temps
pour aborder ce grand poète ; j'ai finalement publié un premier poème il y a quelques jours, un poème très très court.



endeuxmots 03/11/2012 14:30


Mais pourquoi cette femme s’était-elle docilement abandonnée, sans répulsion ni réticence ? 


Mystère qui demeurerait secret et ni l'un ni l'autre ne l'oulierait jamais.


Trésors qui, je crois, illuminent les derniers instants.

Christine 03/11/2012 08:26


Certains prix Nobel sont heureusement justifiés.


Un de mes écrivains fétiche, lu et relu tant de fois. Je ne connaissais pas cette édition, admirable !   


"L'univers le plus inhumain devient humain par la force de l'habitude." (Les belles endormies-trad. R. Sieffert, p.90, Livre de poche)


 

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