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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 09:38

 

 

Nicolas-Boileau.jpg 

Nicolas BOILEAU

1636-1711

Portrait par Hyacinthe RIGAUD, 1704 

 

 


C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur

Pense de l'art des vers atteindre la hauteur.

S'il ne sent point du Ciel l'influence secrète,

Si son astre en naissant ne l'a formé poète,

Dans son génie étroit il est toujours captif ;

Pour lui Phébus est sourd, et Pégase est rétif.

 

Ô vous donc qui, brûlant d'une ardeur périlleuse,

Courez du bel esprit la carrière épineuse,

N'allez pas sur des vers sans fruit vous consumer,

Ni prendre pour génie un amour de rimer ;

Craignez d'un vain plaisir les trompeuses amorces,

Et consultez longtemps votre esprit et vos forces.

 

La nature, fertile en Esprits excellents,

Sait entre les Auteurs partager les talents

L'un peut tracer en vers une amoureuse flamme ;

L'autre d'un trait plaisant aiguiser l'épigramme.

MALHERBE d'un héros peut vanter les exploits ;

RACAN, chanter Philis, les bergers et les bois

Mais souvent un esprit qui se flatte et qui s'aime

Méconnaît son génie et s'ignore soi-même :

Ainsi tel autrefois qu'on vit avec FARET

Charbonner de ses vers les murs d'un cabaret

S'en va, mal à propos, d'une voix insolente,

Chanter du peuple hébreu la fuite triomphante,

Et, poursuivant Moïse au travers des déserts,

Court avec Pharaon se noyer dans les mers.

 

Quelque sujet qu'on traite, ou plaisant, ou sublime,

Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime ;

L'un l'autre vainement ils semblent se haïr ;

La rime est une esclave et ne doit qu'obéir.

Lorsqu'à la bien chercher d'abord on s'évertue,

L'esprit à la trouver aisément s'habitue ;

Au joug de la raison sans peine elle fléchit

Et, loin de la gêner, la sert et l'enrichit.

Mais, lorsqu'on la néglige, elle devient rebelle,

Et, pour la rattraper, le sens court après elle.

Aimez donc la raison : que toujours vos écrits

Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.

 

La plupart, emportés d'une fougue insensée,

Toujours loin du droit sens vont chercher leur pensée

Ils croiraient s'abaisser, dans leurs vers monstrueux,

S'ils pensaient ce qu'un autre a pu penser comme eux.

 

Évitons ces excès : laissons à l'Italie,

De tous ces faux brillants l'éclatante folie.

Tout doit tendre au bon sens : mais, pour y parvenir,

Le chemin est glissant et pénible à tenir ;

Pour peu qu'on s'en écarte, aussitôt on se noie.

La raison pour marcher n'a souvent qu'une voie.

 

Un auteur quelquefois, trop plein de son objet,

Jamais sans l'épuiser n'abandonne un sujet.

S'il rencontre un palais, il m'en dépeint la face ;

Il me promène après de terrasse en terrasse ;

Ici s'offre un perron ; là règne un corridor ;

Là ce balcon s'enferme en un balustre d'or.

Il compte des plafonds les ronds et les ovales ;

« Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales. »

Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin,

Et je me sauve à peine au travers du jardin.

Fuyez de ces auteurs l'abondance stérile,

Et ne vous chargez point d'un détail inutile.

Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant ;

L'esprit rassasié le rejette à l'instant.

Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.

 

Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire

Un vers était trop faible, et vous le rendez dur ;

J'évite d'être long, et je deviens obscur ;

L'un n'est point trop fardé, mais sa Muse est trop nue ;

L'autre a peur de ramper, il se perd dans la nue.

 

Voulez-vous du public mériter les amours ?

Sans cesse en écrivant variez vos discours.

Un style trop égal et toujours uniforme

En vain brille à nos yeux, il faut qu'il nous endorme.

On lit peu ces auteurs, nés pour nous ennuyer,

Qui toujours sur un ton semblent psalmodier.

 

Heureux qui, dans ses vers, sait d'une voix légère

Passer du grave au doux, du plaisant, au sévère !

Son livre, aimé du Ciel et chéri des lecteurs,

Est souvent chez Barbin entouré d'acheteurs.

 

Quoi que vous écriviez évitez la bassesse :

Le style le moins noble a pourtant sa noblesse.

Au mépris du bon sens, le Burlesque effronté,

Trompa les yeux d'abord, plut par sa nouveauté.

 

On ne vit plus en vers que pointes triviales ;

Le Parnasse parla le langage des halles ;

La licence à rimer alors n'eut plus de frein,

Apollon travesti devint un TABARIN.

 

Cette contagion infecta les provinces,

Du clerc et du bourgeois passa jusques aux princes.

Le plus mauvais plaisant eut ses approbateurs ;

Et, jusqu'à d'ASSOUCI, tout trouva des lecteurs.

Mais de ce style enfin la cour désabusée

Dédaigna de ces vers l'extravagance aisée,

Distingua le naïf du plat et du bouffon,

Et laissa la province admirer le Typhon.

 

Que ce style jamais ne souille votre ouvrage.

Imitons de MAROT l'élégant badinage,

Et laissons le Burlesque aux Plaisants du Pont-Neuf.

 

Mais n'allez point aussi, sur les pas de BRÉBEUF,

Même en une Pharsale, entasser sur les rives

« De morts et de mourants cent montagnes plaintives ».

Prenez mieux votre ton, soyez Simple avec art,

Sublime sans orgueil, agréable sans fard.

 

N'offrez rien au lecteur que ce qui peut lui plaire.

Ayez pour la cadence une oreille sévère :

Que toujours dans vos vers, le sens, coupant les mots,

Suspende l'hémistiche, en marque le repos.

Gardez qu'une voyelle, à courir trop hâtée,

Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée,

Il est un heureux choix de mots harmonieux.

Fuyez des mauvais sons le concours odieux :

Le vers le mieux rempli, la plus noble pensée

Ne peut plaire à l'esprit, quand l'oreille est blessée.

 

Durant les premiers ans du Parnasse françois,

Le caprice tout seul faisait toutes les lois.

La rime, au bout des mots assemblés sans mesure,

Tenait lieu d'ornements, de nombre et de césure.

VILLON sut le premier, dans ces siècles grossiers,

Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers.

MAROT, bientôt après, fit fleurir les ballades,

Tourna des triolets, rima des mascarades,

À des refrains réglés asservit les rondeaux

Et montra pour rimer des chemins tout nouveaux.

RONSARD, qui le suivit, par une autre méthode,

Réglant tout, brouilla tout, fit un art à sa mode,

Et toutefois longtemps eut un heureux destin.

Mais sa Muse, en français parlant grec et latin,

Vit, dans l'âge suivant, par un retour grotesque,

Tomber de ses grands mots le faste pédantesque.

Ce poète orgueilleux, trébuché de si haut,

Rendit plus retenus DESPORTES et BERTAUT.

 

Enfin MALHERBE vint, et, le premier en France,

Fit sentir dans les vers une juste cadence,

D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,

Et réduisit la Muse aux règles du devoir.

Par ce sage écrivain la langue réparée

N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée.

Les stances avec grâce apprirent à tomber,

Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.

Tout reconnut ses lois ; et ce guide fidèle

Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle.

Marchez donc sur ses pas; aimez sa pureté ;

Et de son tour heureux imitez la clarté.

Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre,

Mon esprit aussitôt commence à se détendre ;

Et, de vos vains discours prompt à se détacher,

Ne suit point un auteur qu'il faut toujours chercher.

 

Il est certains esprits dont les sombres pensées

Sont d'un nuage épais toujours embarrassées ;

Le jour de la raison ne le saurait percer.

Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.

Selon que notre idée est plus ou moins obscure,

L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,

Et les mots pour le dire arrivent aisément.

 

Surtout qu'en vos écrits la langue révérée

Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.

En vain, vous me frappez d'un son mélodieux,

Si le terme est impropre ou le tour vicieux :

Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme,

Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme.

Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin

Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.

 

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,

Et ne vous piquez point d'une folle vitesse

Un style si rapide, et qui court en rimant,

Marque moins trop d'esprit que peu de jugement.

J'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène,

Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,

Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux,

Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.

Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :

Polissez-le sans cesse et le repolissez ;

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

 

C'est peu qu'en un ouvrage où les fautes fourmillent,

Des traits d'esprit, semés de temps en temps, pétillent.

Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu ;

Que le début, la fin, répondent au milieu ;

Que d'un art délicat les pièces assorties

N'y forment qu'un seul tout de diverses parties,

Que jamais du sujet le discours s'écartant

N'aille chercher trop loin quelque mot éclatant.

 

 

Nicolas BOILEAU

L’Art poétique, Chant I

 (extrait)

 

 

 

 

 

-         Le texte de Boileau est injonctif (marchez, aimez, imitez, apprenez), et ce n’est pas un hasard. Tout son texte repose sur une conception de la littérature qui lie étroitement les idées d’ordre et d’autorité : selon Boileau, Malherbe manifeste une conception de la littérature très autoritaire (D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir, Et réduisit la muse aux règles du devoir, Tout reconnut ses lois).

-         Quand Boileau écrit son Art poétique en 1674, le classicisme est déjà bien installé ; il ne fait qu’en dresser le bilan. Ce texte est en fait le prolongement immédiat de la politique royale et de sa mainmise sur toutes les formes d’expression (cf. la création de l’Académie Française en 1634). A l’exemple de Malherbe et de Vaugelas qui fixent les règles (jusque-là assez fluctuantes) de l’orthographe, de la syntaxe et du style, Boileau propose ici un texte assez tendancieux. La thématique insistante de la clarté et de l’obscurité renvoie assez clairement à l’idéologie du Roi-Soleil, représenté ici par Le jour de la raison. La littérature doit être aux ordres du monarque dont l’autorité rayonnante trouve en Malherbe un défenseur tout désigné.

 

 

 

Malherbe-Louvre.jpg

... Enfin Malherbe vint ...

 

 

Statue de François de Malherbe par Jean-Jules Allasseur (1853)

Cour Napoléon, Palais du Louvre, Paris   

 

 

 

 

 


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Published by Nuageneuf nuageneuf - dans Poèmes à Lyre
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commentaires

Nuageneuf 03/01/2013 15:48


 


Cher H.Louanchi,


 


Nous diriez-vous le lien que vous attachez à votre publication et le poème de Nicolas Boileau ? Voilà qui éclaircirait peut-être vos interventions.


 

LOUANCHI 02/01/2013 21:22



lien vers http://www.dailymotion.com/video/xl0lyn_hocine-le-combat-d-une-vie_news


En 1975, quatre hommes cagoulés et armés pénètrent dans la mairie de
Saint Laurent des arbres, dans le département du Gard. Sous la menace de tout faire sauter à la dynamite, ils obtiennent après 24 heures de négociations la dissolution du camp de harkis proche du
village. A l'époque, depuis 13 ans, ce camp de Saint Maurice l'Ardoise, ceinturé de barbelés et de miradors, accueillait 1200 harkis et leurs familles. Une discipline militaire, des conditions
hygiéniques minimales, violence et répression, 40 malades mentaux qui errent désoeuvrés et l' isolement total de la société française. Sur les quatre membres du commando anonyme des cagoulés, un
seul aujourd'hui se décide à parler.


35 ans après Hocine raconte comment il a risqué sa vie pour faire raser
le camp de la honte. Nous sommes retournés avec lui sur les lieux, ce 14 juillet 2011. Anne Gromaire, Jean-Claude Honnorat.


Sur radio-alpes.net - Audio -France-Algérie : Le combat de
ma vie (2012-03-26 17:55:13) - Ecoutez: Hocine Louanchi
joint au téléphone...émotions et voile de censure levé ! Les Accords d'Evian n'effacent pas le passé, mais l'avenir pourra apaiser les blessures. (H.Louanchi)
Interview du 26 mars 2012 sur
radio-alpes.net

Nuageneuf 28/12/2012 16:25


 


Cher Endeuxmots,


 


Je sais vos engagements associatifs et humanitaires et je vous souhaite, connaissant votre volonté et votre acharnement, de résoudre cette difficulté au mieux.
Bon courage l'ami !


 

endeuxmots 28/12/2012 10:43


Passionnant.


(Pardonnez-moi d'être un peu moins assidu et moins inspiré qu'à l'ordinaire, je me débats avec une situation humanitaire complexe (réfugiés 6 enfants démunis en voie d'expulsion) qui absorbe
tant mes pensées que mon énergie) 


Avec toute mon amitié

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