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9 février 2014 7 09 /02 /février /2014 06:12

 

 

On ne peut qu'inciter le lecteur à étudier ce texte repris dans Petits poèmes en prose

tant il recèle  de clés  pour entr'aperevoir l'âme si mystérieuse de Baudelaire. 

 

LES BIENFAITS DE LA LUNE

  

 

 

 

 

 

 

La Lune, qui est le caprice même, regarda par la fenêtre pendant que tu dormais dans ton berceau, et se dit: "Cette enfant me plaît."

   Et elle descendit moelleusement son escalier de nuages et passa sans bruit à travers les vitres. Puis elle s'étendit sur toi avec la tendresse souple d'une mère, et elle déposa ses couleurs sur ta face. Tes prunelles en sont restées vertes, et tes joues extraordinairement pâles. C'est en contemplant cette visiteuse que tes yeux se sont si bizarrement agrandis; et elle t'a si tendrement serrée à la gorge que tu en as gardé pour toujours l'envie de pleurer.

   Cependant, dans l'expansion de sa joie, la Lune remplissait toute la chambre comme une atmosphère phosphorique, comme un poison lumineux; et toute cette lumière vivante pensait et disait: "Tu subiras éternellement l'influence de mon baiser. Tu seras belle à ma manière. Tu aimeras ce que j'aime et ce qui m'aime: l'eau, les nuages, le silence et la nuit; la mer immense et verte; l'eau uniforme et multiforme; le lieu où tu ne seras pas; l'amant que tu ne connaîtras pas; les fleurs monstrueuses; les parfums qui font délirer; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d'une voix rauque et douce!

   "Et tu seras aimée de mes amants, courtisée par mes courtisans. Tu seras la reine des hommes aux yeux verts dont j'ai serré aussi la gorge dans mes caresses nocturnes; de ceux-là qui aiment la mer, la mer immense, tumultueuse et verte, l'eau informe et multiforme, le lieu où ils ne sont pas, la femme qu'ils ne connaissent pas, les fleurs sinistres qui ressemblent aux encensoirs d'une religion inconnue, les parfums qui troublent la volonté, et les animaux sauvages et voluptueux qui sont les emblèmes de leur folie."

   Et c'est pour cela, maudite chère enfant gâtée, que je suis maintenant couché à tes pieds, cherchant dans toute ta personne le reflet de la redoutable Divinité, de la fatidique marraine, de la nourrice empoisonneuse de tous les lunatiques.

 

 

 

 

 

 

Charles BAUDELAIRE

Le Spleen de Paris

—Repris en 1864 sous le titre Petits poèmes en prose—

(Initialement publié sans titre dans la revue Le Boulevard en 1963)

 

 

 


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Published by Nuageneuf nuageneuf - dans BAUDELAIRE Charles
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commentaires

Nuageneuf 10/02/2014 17:46


Cher Jacques,


 


Bien sûr, j'avoue n'avoir lu au lycée que des bribes du Soulier (peut-être bien dans le Lagarge et Michard d'ailleurs). 13 heures, c'est ça??...


 


Sinon, n'est-ce pas Sacha Guitry qui a dit -je cite de mémoire s'entend - quelque chose comme "Heureusement qu'il n'y a pas la paire." ? 


 


 


ps : en revanche, je garde une vibrante inclination pour Partage de midi que j'ai vu plusieurs fois, cela dit pour rattraper un peu mes petites amusettes
di-dessus 

Nuageneuf 10/02/2014 17:38


Cher icilondres,


 


Grand merci pour votre superbe travail. Vous honorez ce modeste blog fort peu lu de votre talent et de vos connaissances poétiques.


 


Amitiés cordiales.

Jacques 09/02/2014 14:52


L'anti-poison, peut-être chez Claudel.


La lune : " Je touche ceux qui pleurent de mes mains inéffables".


(Le soulier de satin. 2ème journée.Scène XIV.)

icilondres 09/02/2014 13:57


Baudelaire, âme redoutable, arme si redoutée, de tant d'affres correspondances :


 


"Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent."


et tout naturellement, des Fleurs du Mal nous pensons au plus maudit frère d'entre nous, depuis les Chants de Maldoror :


 


Je me propose, sans être ému, de déclamer à grande voix la strophe sérieuse et froide que vous allez entendre. Vous, faites attention à ce qu'elle contient et gardez vous de l'impression pénible
qu'elle ne manquera pas de laisser, comme une flétrissure, dans vos imaginations troublées. Ne croyez pas que je sois sur le point de mourir, car je ne suis pas encore un squelette, et la
vieillesse n'est pas collée à mon front. Ecartons toute idée de comparaison avec le cygne, au moment où son existence s'envole, et ne voyez devant vous qu'un monstre, dont je suis heureux que
vous ne puissiez pas apercevoir la figure; Mais moins horrible est-elle que son âme. Cependant, je ne suis pas un criminel...assez sur ce sujet. (...)


comte de Lautréamont . chant premier


 


Amitiés.

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