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26 février 2012 7 26 /02 /février /2012 07:10

 

 

Tout a été dit, tout a été écrit sur ce poème, considéré à juste titre

comme l'un des plus grands de Baudelaire.

Tout reste donc à dire, tout reste à écrire...

 

 

 

 

 

Le Cygne

 

A VICTOR HUGO

 

I

 

 

Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve,

Pauvre et triste miroir où jadis resplendit

L'immense majesté de vos douleurs de veuve,

Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,

 

A fécondé soudain ma mémoire fertile,

Comme je traversais le nouveau Carrousel.

Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville

Change plus vite, hélas! que le coeur d'un mortel) ;

 

Je ne vois qu'en esprit tout ce camp de baraques,

Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,

Les herbes, les gros blocs verdis par l'eau des flaques,

Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.

 

Là s'étalait jadis une ménagerie ;

Là je vis, un matin, à l'heure où sous les cieux

Froids et clairs le Travail s'éveille, où la voirie

Pousse un sombre ouragan dans l'air silencieux,

 

Un cygne qui s'était évadé de sa cage,

Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,

Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.

Près d'un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec

 

Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,

Et disait, le coeur plein de son beau lac natal :

« Eau, quand donc pleuvras-tu? quand tonneras-tu, foudre ? »

Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,

 

Vers le ciel quelquefois, comme l'homme d'Ovide,

Vers le ciel ironique et cruellement bleu,

Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,

Comme s'il adressait des reproches à Dieu !

 

 

II

 

Paris change ! mais rien dans ma mélancolie

N'a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,

Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,

Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

 

Aussi devant ce Louvre une image m'opprime :

Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,

Comme les exilés, ridicule et sublime,

Et rongé d'un désir sans trêve ! et puis à vous,

 

Andromaque, des bras d'un grand époux tombée,

Vil bétail, sous la main du superbe Pyrrhus,

Auprès d'un tombeau vide en extase courbée ;

Veuve d'Hector, hélas ! et femme d'Hélénus !

 

Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique,

Piétinant dans la boue, et cherchant, l'oeil hagard,

Les cocotiers absents de la superbe Afrique

Derrière la muraille immense du brouillard ;

 

A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve

Jamais, jamais ! à ceux qui s'abreuvent de pleurs

Et tètent la Douleur comme une bonne louve !

Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs !

 

Ainsi dans la forêt où mon esprit s'exile

Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor !

Je pense aux matelots oubliés dans une île,

Aux captifs, aux vaincus !... à bien d'autres encor !

 

 

 

Charles BAUDELAIRE

Section « Tableaux parisiens » in Les Fleurs du mal (1857)

 

 

 

 

 


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Published by Nuageneuf nuageneuf - dans BAUDELAIRE Charles
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commentaires

Nuageneuf 29/02/2012 10:36


Et notre cher, très cher Pierre Dac d'ajouter :


"Tout penseur avare de ses idées est un penseur de radin."

Cédric 28/02/2012 21:07


Relu avec plaisir. Merci.


Un poète qui n'est pas un penseur n'est pas un poète.


 

Nuageneuf 28/02/2012 14:33


Ah ! Je l'avoue, j'étais un peu perdu entre deux Cédric...Votre sens aigu de la concision, cher 'Cédric l'autre' appelle le poème de Baudelaire

Cédric 27/02/2012 21:57


"A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve"


 


Chaque instant jamais ne se retrouve


Chaque instant perdu à jamais


Chaque instant aussi neuf que le précédent


Chaque instant trouvé, offert, consistant.


 


( signé l'autre Cédric ;-) )

Nuageneuf 27/02/2012 14:45


Oui, en effet, et on est heureux de lire votre analyse de ce monumental poème. Merci.

Cédric 27/02/2012 10:38


Baudelaire fut fin partisan de la modernité, artistique, urbaine, "technologique''.


On sent néanmoins dans ce texte que ces "avancées" ne satisfont plus ce spleen lancinant qui le poursuit. Presque 10 ans plus tard, "Anywhere out of the world" fait écho à cette recherche d'un
ailleurs, cette forêt où il tend à s'exiler, déjà dresser dans les "Correspondances". Seulement, il ne reconnait plus le connu, et ainsi tend à ailleurs encore, emprunt à présent du regret d'un
monde qui n'est déjà plus, et d'un autre qu'il ne trouve pas. Un monde dont la transformation l'avait d'abord "emballé". Ainsi, comme Hugo exilé, le cygne qui chante sa fin, on pressent la
déclinaison de l'être (et non de la plume). Personnellement, c'est la transcription de ces recherches, ces dépressions, ces états d'âmes, que j'affectionne particulièrement.


 


J'espère avoir été plus "clair" ainsi.

Nuageneuf 27/02/2012 10:25


Merci de votre visite, cher Cédric. Si vous en avez le loisir, conviendriez-vous de développer votre réaction au poème de Baudelaire ? J'avoue ne pas comprendre ce que vous souhaitez
nous faire partager. Merci par avance.

Cédric 26/02/2012 19:06


Où le modernisme effréné commence à lasser même le loueur...

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